Santé

Les patients en psychiatrie doivent attendre plus longtemps à l'urgence

Au Québec, il fallait passer en moyenne 33 heures et 39 minutes aux urgences avant d’obtenir un lit pour des soins psychiatriques.

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Rebecca Jesseman, directrice exécutive chargée de la santé mentale et des dépendances chez Health PEI, à l’hôpital Queen Elizabeth, à Charlottetown, le mardi 9 juin 2026. LA PRESSE CANADIENNE Rebecca Jesseman, directrice exécutive chargée de la santé mentale et des dépendances chez Health PEI, à l’hôpital Queen Elizabeth, à Charlottetown, le mardi 9 juin 2026. LA PRESSE CANADIENNE (Nathan Rochford)

L’année dernière, un patient de l’Alberta a dû attendre 16 jours à l’urgence avant d’être admis dans une unité psychiatrique. Un autre, en Colombie-Britannique, a attendu un peu plus de neuf jours.

Ces cas constituent des exceptions, mais les experts en santé mentale affirment qu’ils mettent en lumière une crise qui s’aggrave partout au pays: les patients psychiatriques attendent bien plus longtemps que la moyenne pour obtenir un lit d’hospitalisation.

En Alberta, par exemple, l’attente pour obtenir un lit dans un service psychiatrique l’année dernière était en moyenne de plus de 33 heures – soit 24 heures de plus que la moyenne générale, qui est d’environ neuf heures, selon Recovery Alberta.

Au Québec, il fallait passer en moyenne 33 heures et 39 minutes aux urgences avant d’obtenir un lit pour des soins psychiatriques, selon le ministère de la Santé, soit près de 10 heures de plus que les 24 heures d’attente moyennes pour une admission à l’hôpital.

Cette disparité existe depuis des décennies, selon les experts, et elle ne fait que s’aggraver à mesure que la demande dépasse le financement dans l’ensemble du secteur des soins de santé mentale.

Des études montrent que le bruit quasi constant, l’éclairage qui ne s’atténue jamais et l’atmosphère agitée des services d’urgence peuvent être néfastes pour une personne en crise psychiatrique, aggraver son état et entraîner une hospitalisation plus longue.

«Cet environnement chaotique et bruyant n’est pas propice à la guérison. Il a un impact réel et significatif sur nos patients», a prévenu la Dre Karen Duncalf, présidente de l’Association psychiatrique de l’Alberta.

Expérience oppressante

Une fois qu’un professionnel de santé a déterminé qu’un patient doit être admis dans un service psychiatrique, celui-ci reste aux urgences en attendant qu’un lit se libère.

Un patient présentant un risque d’autodestruction ou de violence envers autrui peut être conduit dans une salle d’isolement, surveillée par le service de sécurité, dotée de murs rembourrés, d’une porte verrouillable de l’extérieur et, dans certains cas, dépourvue de fenêtres.

Une femme de Vancouver, qui affirme avoir été enfermée à plusieurs reprises dans une salle d’isolement entre 1992 et 2015, se souvient que cet environnement avait aggravé sa paranoïa et ses hallucinations.

Elle se rappelle encore très bien cette pièce: à peine plus grande qu’une civière avec un matelas posé à même le sol et des toilettes en acier dans un coin.

«C’est l’expérience la plus oppressante, la plus horrible et la plus angoissante que j’aie jamais vécue», a-t-elle affirmé. La Presse canadienne ne révèle pas son identité, car elle craint des représailles de la part de son employeur et de ses collègues.

Dans d’autres cas, les patients peuvent être placés dans une chambre partagée standard, exposés au bruit et à la lumière omniprésents. Les médecins et les infirmières des urgences surveillent et prennent en charge le patient, tandis qu’une équipe psychiatrique effectue des visites et reste de garde.

La Dre Rachel Grimminck, qui a exercé en tant que psychiatre dans un service des urgences de l’Alberta, confirme qu’il est bouleversant de voir ses patients attendre un lit d’hospitalisation.

Elle se souvient d’un cas marquant où cela avait pris près de deux semaines: «Les conditions sont souvent très inhumaines. C’est extrêmement pénible pour les patients, leurs familles et le personnel.»

Partout au pays

Il est difficile de comparer les temps d’attente entre les provinces, car les procédures hospitalières varient et sont mesurées de différentes manières. Il n’existe pas d’approche ni de système normalisé permettant de recueillir ces informations.

Plusieurs provinces ont communiqué leurs données à La Presse Canadienne, d’autres ont fourni des données partielles, et certaines ont indiqué ne pas suivre du tout les temps d’attente des patients psychiatriques.

En Alberta, le temps d’attente était de neuf heures plus long qu’en 2019. Au Québec, il était de près de huit heures plus long entre 2024 et 2025 qu’entre 2020 et 2021.

Selon Recovery Alberta, 64 patients psychiatriques ont attendu huit jours ou plus à l’urgence au cours de l’année écoulée, ce qui représente environ 0,3 % des plus de 18 000 consultations.

Les responsables de la santé de la Colombie-Britannique ont dit ne pas être en mesure de fournir de données sur les temps d’attente, mais plusieurs services de santé locaux l’ont fait. C’est notamment le cas d’Interior Health, qui a indiqué que le temps d’attente le plus long pour un lit en psychiatrie l’année dernière était d’un peu plus de neuf jours. Un patient a attendu toute cette durée.

En Ontario, le ministère de la Santé a indiqué que le temps d’attente pour une admission en unité psychiatrique, soit 20,8 heures, était similaire à celui du patient moyen, qui était de 20,2 heures entre 2024 et 2025.

En Nouvelle-Écosse, les patients psychiatriques ont attendu en moyenne 23 heures en 2025, contre 14 heures en 2019. L’année dernière, un patient type a attendu trois heures aux urgences avant d’être admis. Dix pour cent des patients de l’année dernière – soit 88 patients – ont attendu 36 heures ou plus avant d’obtenir un lit.

Pourquoi les délais s’allongent-ils?

Selon les experts, les raisons pour lesquelles les patients psychiatriques attendent si longtemps pour obtenir un lit d’hospitalisation sont complexes: il y a le nombre de lits insuffisant par rapport à la demande, le sous-financement systémique des services de santé mentale et les goulots d’étranglement qui en résultent.

Le nombre de personnes sollicitant des soins de santé mentale a également augmenté ces dernières années, tout comme la population.

Au Canada, plus de cinq millions de personnes âgées de plus de 15 ans répondaient aux critères diagnostiques d’un trouble de l’humeur, d’anxiété ou lié à la consommation de substances en 2022, selon les dernières données de Statistique Canada, contre 4,4 millions en 2019 et 3,7 millions en 2015.

L’Alberta a ajouté 65 lits psychiatriques en hospitalisation dans les hôpitaux de soins aigus entre 2019 et 2025, portant le total à 1678. Le Dr Paul Parks, médecin urgentiste à Medicine Hat, estime que c’est loin d’être suffisant.

«Il est tout simplement impossible de prendre en charge des centaines de milliers de personnes supplémentaires avec seulement quelques dizaines de lits de plus», a tranché le Dr Parks, faisant référence à la croissance démographique de la province, qui a enregistré environ un million d’habitants supplémentaires au cours de la dernière décennie.

Les recommandations formulées en 2022 par un groupe d’experts internationaux ont établi que le nombre minimum de lits psychiatriques pour 100 000 habitants devrait être de 30, le nombre optimal étant de 60.

En Alberta, cela signifierait qu’il y a environ 33 lits pour 100 000 habitants. En Colombie-Britannique, où l’on compte 1438 lits, ce ratio est encore plus faible, à 25 pour 100 000 habitants.

Les gouvernements des deux provinces ont récemment annoncé la création de nouveaux lits.

Selon les experts, la capacité d’accueil n’est pas le seul problème. Les programmes susceptibles de prévenir les visites d’urgence en cas de crise, en proposant des services proactifs de santé mentale, ont toujours souffert d’un sous-financement chronique et ne peuvent donc pas répondre à la demande, a noté la Dre Grimminck.

Aussi, si un service psychiatrique dispose de 30 lits et que cinq des personnes qui les occupent attendent un accompagnement adapté avant de pouvoir sortir, les nouveaux patients se retrouvent bloqués aux urgences, a-t-elle expliqué.

«La situation ne cesse de s’aggraver», a-t-elle déclaré.

Plusieurs impacts

En moyenne, seuls 5 à 7 % des budgets de santé provinciaux et territoriaux sont consacrés à la santé mentale, contre une référence internationale de 10 à 11 %, selon un rapport publié en avril par le Groupe CSA, un organisme de normalisation à but non lucratif.

Le Dr David Gratzer, psychiatre en chef de Sinai Health à Toronto, juge que, par rapport à d’autres maladies, les normes en matière de santé mentale sont «différentes, et franchement moins élevées».

«Nous acceptons qu’une personne en crise psychiatrique puisse attendre quatre ou cinq jours faute de financement suffisant», a déploré le Dr Gratzer.

Une étude des dossiers médicaux de patients admis dans des services psychiatriques à Calgary, publiée dans BMC Psychiatry en 2021, a révélé que les personnes nécessitant un niveau de soins plus élevé attendaient plus longtemps et étaient plus susceptibles de subir un événement indésirable, tel qu’une automutilation, une agitation accrue ou un départ contre l’avis médical.

«Bien que cela puisse s’expliquer par la gravité de leur état, cela peut également s’expliquer en partie par la durée de leur séjour aux urgences», pouvait-on lire dans l’étude.

Les chercheurs ont constaté que les personnes ayant subi un événement indésirable avaient passé en moyenne 35 heures en attente d’admission, contre 6,5 heures en moyenne pour celles qui n’en avaient pas subi. Le terme «attente d’admission» désigne le temps passé par un patient aux urgences après qu’une décision d’admission a été prise.

«Cela n’est tout simplement pas considéré comme aussi important que les crises cardiaques, le cancer ou les AVC», a soutenu la Dre Grimminck.

Tout comme le problème lui-même, la solution est complexe, a renchéri la Dre Duncalf.

«Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un seul facteur. Je pense qu’il faut augmenter la capacité d’accueil en hospitalisation, y compris les lits de surveillance étroite, mais aussi améliorer le soutien communautaire: garantir l’accès au logement, offrir un soutien adapté au sein de la communauté et doter nos équipes des capacités nécessaires pour accompagner ces patients», a-t-elle énuméré.

Une solution

En 2016, l’Île-du-Prince-Édouard a annoncé le lancement d’une stratégie sur dix ans en réponse à un besoin «important et croissant» en matière de soins de santé mentale et de traitement des dépendances.

Une décennie plus tard, en entrant à l’urgence de l’hôpital Queen Elizabeth à Charlottetown, on découvre un espace lumineux et calme. Il s’agit d’un service des urgences distinct, dédié et conçu pour les patients souffrant de troubles mentaux et de dépendances.

Au cours de la première année d’existence de ce service, lancé en 2024, le nombre d’admissions en soins aigus des patients souffrant de troubles mentaux à l’hôpital a diminué de 36 % par rapport à l’exercice précédent.

En moyenne, ce nouveau service accueille 2000 patients par an, a précisé Rebecca Jesseman, directrice exécutive responsable de la santé mentale et des dépendances chez Health PEI.

«Cela représente 2000 personnes qui n’attendent pas aux urgences. Cela allège considérablement la charge de travail des urgences», a-t-elle souligné.

Hannah Alberga

Hannah Alberga

Journaliste