De nouvelles données de l’Agence de santé publique du Canada (ASPC) démontrent que les cas d’infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) sont en hausse depuis le début des années 2000.
Le rapport sur l’état de la santé publique au pays de l’ASPC met en lumière une augmentation flagrante des taux nationaux de syphilis, de chlamydia et de gonorrhée.
Les taux de syphilis infectieuse ont d’ailleurs quadruplé depuis 2014, entraînant une forte hausse de cas de syphilis congénitale – une infection qui survient lorsque la syphilis est transmise au bébé lors d’une grossesse ou à la naissance.
«Le taux de cas déclarés a diminué en 2023, mais davantage de données sont nécessaires pour déterminer s’il s’agit d’une tendance qui se maintiendra», note l’ASPC.

«Quand on regarde le nombre de femmes au Canada qui ont donné naissance à des enfants qui ont la syphilis, c’est assez hallucinant. Un enfant qui a la syphilis risque de mourir, d’être aveugle ou sourd. C’est grave et je trouve qu’on en parle très peu», a déploré le Dr Réjean Thomas, président et fondateur de la clinique L’Actuel, lors d’une entrevue téléphonique avec Noovo Info.
«Quand je vois la syphilis, une maladie qui se traite, quand je vois l’épidémie qui touche ces femmes qu’on ne rejoint pas, je trouve ça terrible», a-t-il souligné, ajoutant que la maladie était presque éradiquée vers la fin des années 1990.
La chlamydia reste l’infection la plus souvent déclarée au cours des trois dernières décennies. Malgré une baisse en 2020 et 2021, qui serait probablement liée à des perturbations des cliniques de dépistage pendant la pandémie de COVID-19, l’ASPC prévient que le nombre de cas est de nouveau en hausse.
La situation est similaire pour les cas de gonorrhée, qui malgré une chute durant la pandémie, sont maintenant trois fois plus élevés qu’en 2010.
Les taux de VIH sont demeurés «relativement stables» entre 2012 et 2019, note l’ASPC, soulignant toutefois une hausse continue depuis 2021.
Pour le Dr Thomas, l’explosion des cas d’ITSS dans les dernières années est directement liée à l’arrêt de la prévention. Il souligne que les cas ont commencé à augmenter à l’arrivée de la trithérapie anti-VIH, entraînant une chute de la mortalité des cas de sida.
«Toutes les ITSS ont augmenté par la suite», souligne-t-il.

«On en parle plus à la télé, on n’en parle plus dans les écoles, on n’en parle plus dans les médias et pouf! Ça donne ce que ça donne», déplore-t-il.
Son dernier souvenir d’une campagne de prévention du VIH remonte à Marie-Soleil Tougas vers la fin des années 1980.
Différent au Québec?
Le dernier portrait des ITSS de l’Institut de santé publique du Québec (INSPQ), publié en septembre dernier, présente des résultats similaires, sauf la chlamydia, dont les cas semblent diminuer pour la première fois en 25 ans.
Toutefois, comme ailleurs au pays, la syphilis prend de l’essor au Québec depuis 2022, «marquant une poursuite de la tendance à la hausse déjà amorcée avant la pandémie», indique l’INSPQ.
La courbe de la gonorrhée semble, pour sa part, se stabiliser dans la province, après une explosion des cas dans la dernière décennie.
Les hausses d’ITSS, une «bonne nouvelle»?
Selon Karine Blouin, conseillère scientifique spécialisée à l’INSPQ, plusieurs hypothèses pourraient expliquer l’augmentation continue des cas d’ITSS depuis les années 2000.
Elle croit, tout comme le Dr Thomas, que la fin de la période de «peur» liée au VIH expliquerait en partie l’augmentation.
«Dans les années 1990, les gens avaient peur du VIH et se protégeaient vraiment beaucoup avec l’utilisation du condom entre autres. Puis avec l’arrivée des traitements antiviraux, les gens ont commencé à “banaliser” le VIH. Ils sont moins sensibilisés qu’avant et ont moins peur. On a observé des augmentations de toutes les ITSS depuis», explique Mme Blouin.
Elle souligne toutefois que plusieurs phénomènes complexes sont reliés à ces hausses, dont la modification des normes sociales liées à la sexualité avec par exemple les partenaires intimes trouvés sur Internet.
La baisse de l’utilisation du condom pourrait notamment être en cause, alors que moins de 25% des personnes de 15 à 24 ans disent utiliser un condom à chaque relation, selon l’Enquête québécoise sur la santé de la population 2020-2021 de l’INSPQ.
À VOIR AUSSI: ITSS en hausse au Québec: pourquoi les condoms sont-ils boudés chez les jeunes?
Mais l’amélioration des méthodes de dépistage et l’augmentation du nombre de tests pourraient aussi contribuer à la hausse des taux d’ITSS au pays.
«Vers les années 2005, on a ajouté des tests pour détecter les infections au niveau de la gorge et du rectum. Ce sont des tests qu’on ne pouvait pas faire avant. Donc ça a causé pas mal d’augmentation de gonorrhée», explique Mme Blouin.
«Ce n’est pas tant qu’il y a plus de cas, c’est plus qu’on les capte mieux et on a un portrait de plus en plus fidèle de la situation.»
— Karine Blouin, conseillère scientifique spécialisée à l’INSPQ
Selon elle, les augmentations des cas d’ITSS peuvent être vues comme une bonne nouvelle, puisque la population se fait dépister en grand nombre.
«Quand on voit que ça descend, on se dit est-ce que les gens qui doivent se faire dépister se font vraiment dépister?»
Une théorie que déplore le Dr Réjean Thomas.
«Ils se défendent en disant ça. C’est la défensive pour ne pas faire de la prévention. Ce n’est pas une bonne nouvelle que les ITSS augmentent. C’est vrai que nos tests sont meilleurs, mais ils ne sont pas meilleurs depuis deux ans, ils sont meilleurs depuis les années 1990. Mais de façon générale, de toute façon, les ITSS augmentent», dit-il, soulignant que les tests de dépistage pour la syphilis n’ont pas changé depuis 40 ans.
Mme Blouin soutient toutefois que le volume de détection est souvent considéré lors de la construction des rapports sur les taux d’ITSS et que pour la chlamydia et la gonorrhée, le volume de dépistage reste élevé, ce qui porte à croire que la diminution des cas n’est pas en lien avec une baisse de dépistage.
«Je dirais que ce n’est pas gagné, mais on a une lueur d’espoir pour la chlamydia et la gonorrhée, que ça pourrait prendre le chemin de diminuer», dit-elle.
Selon le Dr Thomas, la seule solution pour diminuer les cas d’ITSS au pays reste la prévention et une meilleure éducation sexuelle. Selon lui, même les étudiants en médecine considèrent que la formation en santé sexuelle est déficiente.
«Ils me disent qu’ils sont très peu formés en santé sexuelle», raconte-t-il.
Les cours de santé sexuelle dans les écoles, qui sont obligatoires depuis 2018, pourraient aussi être améliorés, selon lui.
«Dans les écoles, je ne sais pas ce qu’on enseigne, mais j’ai eu un jeune de 19 ans à qui j’ai annoncé qu’il avait le VIH et il ne savait pas de quoi je parlais. C’était quelqu’un qui était au cégep», dit-il.

