Santé

Comment venir à bout de l'épidémie de tuberculose au Nunavik ?

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Une affiche sur les symptômes de la tuberculose est visible dans un bâtiment, à Inukjuak, Nunavik, le 18 octobre 2025. Une affiche sur les symptômes de la tuberculose est visible dans un bâtiment, à Inukjuak, Nunavik, le 18 octobre 2025. (Katrine Desautels)

L’épidémie de tuberculose persiste au Nunavik. La clé pour en venir à bout est d’une part d’investir les sommes nécessaires pour les soins de base, notamment les services de radiographie qui sont présentement déficients sur ce vaste territoire, mais c’est surtout l’intégration des Inuit dans les décisions et la coordination des services de santé qui changera la donne. 

C’est ce qui ressort d’une étude publiée lundi dans le Journal de l’Association médicale canadienne, qui attire l’attention sur les enjeux liés à la tuberculose au Nunavik. 

Selon les chiffres de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik (RRSSSN), en date du 2 avril 2026, on comptait déjà 38 cas déclarés de tuberculose au Nunavik, qui a une population de 14 000 habitants. En 2025, 116 cas ont été confirmés dans la région, ce qui en fait l’un des endroits dans le monde avec le plus haut taux par habitant.  

L’étude a été menée par une équipe de recherche majoritairement composée d’Inuit et de membres des Premières Nations de l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill et à la RRSSSN. 

Au total, 156 Inuit ont participé à l’enquête, qui a été menée en partenariat avec le Centre de santé Inuulitsivik et le Centre de santé Tulattavik de l’Ungava. Grâce à des entrevues et des groupes de discussions menés en 2022 et 2023, il a été possible de mettre en lumière les points de vue des communautés autochtones touchées par l’épidémie de tuberculose. 

«Ça amène quelque chose de très spécial au niveau des entretiens et des groupes de discussion qu’on a menés. [...] C’était vraiment dans une approche décoloniale, où le respect était vraiment à l’avant de tout», commente la coauteure de l’étude Glenda Sandy, une infirmière coordinatrice autochtone qui ne vient pas du Nunavik, mais qui est originaire de la nation Naskapi Kawawachikamach. 

«Le but de cette recherche était de voir ce que [les Inuit] souhaitaient que les agents de la santé publique fassent. Ça change beaucoup la façon de faire de la santé publique», souligne Mme Sandy, qui cumule plus de 20 ans d’expérience comme infirmière. 

Manque de soins de base pour la tuberculose

Manque de soins de base pour la tuberculose

Dans l’étude, les participants inuit ont décrit un besoin fréquent de se déplacer vers les hôpitaux régionaux de Kuujjuaq ou de Puvirnituq, parfois même à Montréal, pour accéder à des services essentiels tels que les radiographies, les tests de dépistage et de diagnostique. 

L’étude spécifie d’ailleurs que le sous-financement des services de santé au Nunavik entraîne des difficultés supplémentaires pour les Inuit qui sont atteints de la tuberculose et leurs familles. On demande que les efforts déployés par les autorités de santé du Nunavik s’accompagnent d’investissements urgents et soutenus des gouvernements provincial et fédéral.

Le Nunavik est composé de 14 villages qui sont accessibles seulement par avion. «Dans certaines communautés, on n’a pas la capacité d’offrir la ligne de base des soins en tuberculose. Ça fait en sorte qu’il y a beaucoup de délais dans la prise en charge des patients, dans les investigations, dans le déploiement d’interventions pour prévenir des éclosions futures ou contrôler les éclosions actuelles», affirme le Dr Yassen Tcholakov, médecin principal responsable des maladies infectieuses à la direction de santé publique du Nunavik. 

«Essentiellement, ce qu’on dit, c’est qu’il faut que les gens aient accès à tous les services de base pour la tuberculose dans leur propre communauté, poursuit-il. [...] Ça devrait être présent dans le village pour que les patients ne doivent quitter leur communauté que s’ils ont besoin de soins plus avancés. De ne pas de quitter leur communauté pour aller faire un examen diagnostique qui prend cinq minutes, mais qui au final, pour eux, va leur coûter plusieurs jours de déplacement.»

Le RRSSSN est en train de travailler à un accès élargi des services de radiographie. Il y a présentement des villages où il y a des éclosions en cours où il n’y a pas d’appareil de radiographie sur place, a fait savoir le Dr Tcholakov. 

«Dans les dernières années, on a exploré certaines solutions, comme des appareils portables qui peuvent être déplacés d’une place à l’autre, mais il y a quand même une complexité à ça», dit-il, précisant qu’il faut un technicien pour opérer l’appareil, ce qui est difficile à avoir présentement. Il manque aussi de logements pour pouvoir héberger les professionnels de la santé qui viennent travailler dans le Grand Nord. 

Formation avancée pour la radiographie

Une solution présentement en développement par la santé publique est un programme de formation pour les personnes autochtones qui habitent le territoire. «Pour vraiment ouvrir les portes pour que les personnes locales puissent avoir une formation pour faire des rayons X de poumons. [...] La technologie est assez avancée maintenant que ça pourrait être très sécuritaire avec une très haute qualité sans avoir dû compléter une formation de trois ans de technicien en radiologie», indique le Dr Faiz Ahmad Khan, pneumologue et coauteur principal de l’étude, qui exerce au Nunavik. Il mentionne que le Nunavut le fait déjà et que c’est un succès. 

Une des choses que le Dr Khan apprécie de l’étude est que les «réponses sont dans les mots des Inuit». Les participants ont notamment parlé de l’importance d’un programme de soutien aux familles. Concrètement, ils veulent de l’aide lorsqu’ils doivent être en isolement pour acheter de la nourriture, aider avec «la logistique des enfants» et avoir une aide financière en cas d’arrêt de travail. De faciliter l’accès aux soins également avec du transport jusqu’à la clinique ou en ayant davantage de visites à domicile. 

Un stage dans le Nord-du-Québec ouvre les yeux de 5 étudiants en soins infirmiers Pendant trois semaines en janvier, cinq étudiants en soins infirmiers du Cégep Garneau de Québec ont voyagé plus de 1200 kilomètres pour aller s’installer dans la ville de Kuujjuaq dans le cadre d’un stage.

Le Dr Tcholakov nuance que les approches sont différentes d’une communauté à l’autre. «Dans certaines communautés, ce qui fonctionne très bien, c’est le porte-à-porte. Ce sont des équipes qui vont cogner de porte-à-porte et qui offrent soit de ramener les gens au CLSC ou qui offrent le test directement à domicile si les choses peuvent être faites de cette façon. Dans certaines communautés, on nous dit qu’on n’aime pas ça que les gens viennent à la porte, de plutôt organiser les services au CLSC.»

Le Dr Tcholakov est prudent sur ses prédictions, mais il pense que l’année 2026 pourrait se terminer avec un nombre de cas de tuberculose plus élevé qu’en 2025. «Cela étant dit, [...] on est en train de déployer beaucoup d’interventions dont on devrait voir les effets dans les prochaines années. Donc, j’ai espoir que l’an prochain, à cause de ce qu’on aura fait cette année, on va voir une certaine diminution parce qu’on déploie des efforts pour trouver les personnes contagieuses et leur offrir un traitement et empêcher qu’ils continuent à transmettre la maladie.»

De son côté, Mme Sandy espère que les données de l’étude ne seront pas tablettées. «On a vu avec la Commission de vérité et réconciliation, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, la Commission Viens, ce sont toutes des enquêtes qui ont amené la vérité. Mais au niveau du progrès vers la réconciliation c’est lent», soulève Mme Sandy. Elle croit que le projet de recherche mené «dans les normes académiques» pourra amener «une autre vérité». 

Katrine Desautels

Katrine Desautels

Journaliste