Les habitudes de prescription des médecins aux États-Unis sont influencées par des paiements, des cadeaux et des repas offerts par les compagnies pharmaceutiques, indique une récente étude. Une pratique qui aurait aussi cours au Canada, selon le Dr Joel Lexchin, professeur émérite de l’Université York, en Ontario.
En tout, 93 études issues de bases de données ont été retenues par les auteurs, dont 82 menées aux États-Unis et 11 dans l’Union européenne ou au Royaume-Uni. «La raison pour laquelle la plupart des études proviennent des États-Unis, c’est parce que les bases de données sont disponibles dans ce pays», a précisé le Dr Lexchin, coauteur de l’étude.
En 2013, entrait en vigueur le Sunshine Act aux États-Unis, une loi qui impose aux compagnies pharmaceutiques de déclarer tout paiement, cadeau, repas, invitation, frais de déplacement d’une valeur supérieure à 10 $ effectué aux professionnels de la santé. «Toutes ces informations sont versées dans une base de données publique, que l’on combine ensuite avec une autre base de données qui suit les habitudes de prescription des médecins», explique Dr Lexchin.
«On peut ainsi observer comment évoluent les habitudes de prescription des médecins après qu’ils ont reçu de l’argent ou des cadeaux de la part des compagnies pharmaceutiques. Mais le Canada ne dispose pas de ce genre de bases de données», ajoute-t-il.
Selon le Dr Lexchin, qui étudie la prescription de médicaments au Canada depuis 40 ans, il existe une seule entreprise (GlaxoSmithKline) qui divulgue les montants qu’elle verse aux médecins au Canada et qui cite leurs noms. «Même si nous n’avons pas le même accès ni le même niveau de données, on constate, d’après ce qui se passe ici, que les mêmes tactiques sont utilisées», soutient-il.
«La seule différence entre le Canada et les États-Unis», poursuit l’expert, «est que le marché canadien est beaucoup plus restreint, donc les sociétés pharmaceutiques y consacrent moins d’argent, mais l’argent est dépensé de la même manière qu’aux États-Unis.»
Très rare, selon le Collège des médecins du Québec
L’étude, publiée dans la Cochrane Database of Systematic Reviews, détaille les différentes stratégies des compagnies pharmaceutiques pour promouvoir leurs médicaments. Cela inclut des visites individuelles de représentants commerciaux dans les cabinets de médecins et dans les hôpitaux, des cadeaux, divers paiements comme des repas offerts, des frais de déplacement pour assister à des congrès, des échantillons gratuits de médicaments, etc.
Les auteurs de l’étude concluent que les interactions promotionnelles entre les médecins prescripteurs et les compagnies pharmaceutiques sont associées à une prescription moins appropriée et une plus grande quantité de médicaments prescrits.
«En d’autres mots, on n’utilisait pas les médicaments les plus appropriés. Nous avons aussi constaté que les coûts avaient augmenté, ce qui signifie que des médicaments plus coûteux étaient prescrits. Nous avons également constaté que le nombre de médicaments prescrits avait augmenté», résume Dr Lexchin.
Le Collège des médecins du Québec (CMQ) a fait savoir par courriel qu’il ne possède pas de «descripteurs statistiques» qui «permettent d’identifier spécifiquement ce type de situation», mais selon cette instance qui encadre l’exercice de la médecine et protège le public, «il est assez fiable de dire que de tels signalements sont très rares».
Partout au Canada, les médecins doivent suivre leur code de déontologie. Au Québec, il dicte que le médecin doit s’abstenir «d’accorder, dans l’exercice de sa profession, tout avantage, commission ou ristourne à quelque personne que ce soit» ni d’accepter «toute commission, ristourne ou avantage matériel à l’exception des remerciements d’usage et des cadeaux de valeur modeste».
En cas de questionnements, le CMQ rappelle à ses membres que les cadeaux et avantages faits aux médecins, qu’ils proviennent de patients ou de compagnies privées, constituent un risque de conflit d’intérêts et de manque d’indépendance du médecin dans son raisonnement clinique, tel que régi par le Code de déontologie.
«En cas de manquement, le Collège peut intervenir par voie de signalement émanant du patient directement ou de tout tiers détenant des informations en ce sens. Une obligation de signalement pèse par ailleurs sur les médecins si des craintes existent vis-à-vis d’un autre confrère ou consœur», écrit le CMQ à La Presse Canadienne.
D’autre part, l’étude souligne que certains hôpitaux et centres médicaux ont mis en place des politiques en matière de conflits d’intérêts, visant à limiter la fréquence des contacts entre les représentants de l’industrie pharmaceutique et les médecins, à restreindre les cadeaux ou les échantillons donnés. Ces mesures peuvent atténuer l’impact négatif sur les habitudes de prescription des médecins.
«Nous avons constaté que lorsque les étudiants en médecine et les médecins résidents étaient exposés à ces politiques, leurs habitudes de prescription s’amélioraient», mentionne Dr Lexchin.
Il fait valoir que les médecins ne sont généralement pas de mauvaise foi. La faveur qu’ils font aux compagnies pharmaceutiques se passe en grande partie au niveau du subconscient, dit-il. Simplement, si l’on reçoit quelque chose gratuitement, on voudra rendre la pareille.
«Les médecins sont en général des personnes intègres qui souhaitent offrir les meilleurs soins possibles à leurs patients. Mais comme tout être humain, ils peuvent se laisser influencer, même s’ils ne s’en rendent pas compte», souligne Dr Lexchin.

