Alex Shved mène un combat sur deux fronts contre son cancer de stade 4. Il espère que le traitement qu’il reçoit dans le cadre d’un essai clinique précoce agira en synergie avec son organisme pour attaquer le mélanome qui a métastasé. Parallèlement, il se bat contre un autre adversaire redoutable: la bureaucratie du système de santé.
Âgé de 37 ans, M. Shved a essayé divers traitements depuis qu’il a découvert pour la première fois un grain de beauté qui grossissait en 2020, et il continue de se sentir bien: il travaille dans le secteur du capital de placement et s’occupe de ses deux filles, toutes deux âgées de moins de deux ans.
«Je ferai tout ce qu’il faut pour rester présent dans leur vie», a-t-il confié lors d’une récente entrevue. «Je n’ai pas d’autre choix que de continuer.»
Mais le cancer progresse, s’étant propagé à ses os et à ses poumons, et son oncologue lui a indiqué qu’il serait un bon candidat pour la thérapie par lymphocytes infiltrant la tumeur (TIL). Cette thérapie consiste pour les médecins à retirer les tumeurs, à extraire les cellules immunitaires qui s’y sont infiltrées, à les multiplier par milliards et à leur administrer une chimiothérapie, puis à réinjecter les cellules multipliées au patient afin qu’elles attaquent le cancer.
Cette thérapie n’est pas financée par l’État en Ontario, mais pourrait l’être à l’avenir, et c’est là que réside le problème.
Une version de la thérapie TIL appelée lifileucel a été approuvée pour la vente l’année dernière par Santé Canada, et fait actuellement l’objet d’examens en vue d’un éventuel financement par les régimes provinciaux d’assurance-médicaments, un processus qui pourrait prendre des années.
«Je n’ai pas le temps d’attendre, car non seulement je ne serai pas – ou peut-être ne serai pas – en état de recevoir ce traitement d’un point de vue médical d’ici à ce qu’il soit approuvé, mais je ne serai peut-être même plus là d’ici là», a-t-il expliqué.
Son oncologue a demandé un financement à l’étranger pour que ce dernier puisse recevoir la thérapie TIL au Moffitt Cancer Center, en Floride. Cela pourrait coûter environ 1 million de dollars, a précisé M. Shved. Le ministère de la Santé a rejeté la demande ce printemps, invoquant la période d’examen du financement.
«Le Programme d’approbation préalable (à l’étranger) n’est pas un mécanisme destiné à fournir un financement provisoire pour des médicaments dont les indications font actuellement l’objet d’un examen ou devraient l’être en vue d’un financement public en Ontario», indiquait la lettre.
L’article du règlement cité dans la lettre de refus stipule que, pour les cas impliquant principalement l’administration d’un médicament, le directeur général nommé en vertu de la Loi sur le Programme de médicaments de l’Ontario doit recommander ce traitement pour une personne se trouvant dans la même situation médicale.
Le responsable n’a pas recommandé le remboursement, précise la lettre, sans fournir d’autre explication que la période de financement provisoire.
M. Shved a été surpris non seulement par la brièveté et le caractère stéréotypé d’une lettre décrivant ce qui pourrait être une décision de vie ou de mort, mais surtout par le fait que les règlements régissant la couverture des traitements à l’étranger en Ontario ne mentionnent pas les périodes de financement provisoire comme motif de refus.
La raison invoquée pour le refus revient à une sorte de catch-22, fait valoir M. Shved, affirmant que l’Ontario ne financera pas le traitement maintenant parce qu’il pourrait le financer plus tard — alors qu’il sera peut-être trop tard.
M. Shved a interjeté appel de la décision devant la Commission d’appel et de révision des services de santé, a déposé une demande de contrôle judiciaire de la décision, a présenté des demandes d’accès à l’information visant à obtenir des notes et des mémoires internes susceptibles de montrer comment la décision a été prise, et a envoyé des courriels au directeur général ainsi qu’à des dizaines de ministres et d’autres personnalités politiques.
«Que le gouvernement rejette la demande sans même, franchement, examiner votre dossier, sans tenir compte de votre situation, en se contentant d’appliquer une déclaration juridique catégorique copiée-collée qui n’existe pas dans la politique, ça ressemble un peu à une gifle», a-t-il dit.
«Je pense que ce qui aggrave les choses, c’est que lorsque vous essayez de les joindre pour leur demander des explications — pas nécessairement pour qu’ils changent d’avis, mais simplement pour qu’ils expliquent comment cette décision a été prise —, vous n’obtenez aucune réponse», a-t-il ajouté.
La ministre de la Santé, Sylvia Jones, a téléphoné à M. Shved après la publication récente de son histoire dans le Globe and Mail, a-t-il indiqué. Il l’a exhortée à apporter des modifications réglementaires accélérées au programme de financement à l’étranger et a souligné que la thérapie TIL est également offerte en Israël et en Turquie à une fraction du coût pratiqué aux États-Unis. La ministre lui a répondu qu’elle ne pouvait pas intervenir dans des cas individuels, mais qu’elle en discuterait avec son équipe, a déclaré M. Shved.
Le ministère de la Santé a affirmé que les provinces membres de l’Alliance pharmaceutique pancanadienne n’accordent pas de financement à l’étranger pour des médicaments qui n’ont pas suivi le processus établi d’examen et de financement.
«Une fois ce processus terminé, chaque juridiction participante décidera de manière indépendante s’il y a lieu de financer publiquement le traitement pour les patients admissibles», a écrit le porte-parole W.D. Lighthall dans un communiqué.
«Conformément à cette approche, il n’y a eu aucun cas où l’Ontario a approuvé un financement à l’étranger pour un médicament alors que celui-ci faisait activement l’objet du processus national de négociation des prix des médicaments», a-t-il précisé.
Ni le communiqué du ministère ni la lettre de refus adressée à M. Shved n’expliquent pourquoi.
Le Dr Joel Lexchin, professeur émérite à l’École de politique et de gestion de la santé de l’Université York et expert en politique pharmaceutique, a déclaré qu’il supposait que la province ne souhaitait pas payer le prix américain, car si le traitement était financé en Ontario, il serait probablement beaucoup moins cher.
«Les payeurs publics envisagent la situation en se disant que, en moyenne, les prix américains des médicaments brevetés sont entre deux fois et demie et trois fois supérieurs au prix canadien», a-t-il expliqué.
La province envisage probablement aussi d’autres façons d’utiliser ces fonds au sein du système de santé, selon M. Lexchin.
«Ces décisions ne sont jamais faciles, car on a affaire, dans chaque cas, à une personne en particulier», a-t-il indiqué.
Il faut en moyenne 730 jours entre l’approbation d’un médicament par Santé Canada et la décision de financement prise par les provinces, a précisé M. Lexchin. Ce délai est en partie attribuable aux processus des organismes gouvernementaux, mais aussi à la rapidité avec laquelle les sociétés pharmaceutiques soumettent leurs demandes.
Plusieurs étapes séparent l’approbation de Santé Canada du financement provincial, notamment une évaluation du rapport coût-bénéfice visant à déterminer combien de temps un médicament peut permettre à un patient de conserver une bonne qualité de vie, ainsi que des négociations sur le prix entre le fabricant et les régimes d’assurance-médicaments provinciaux et territoriaux.
C’est un délai dont M. Shved ne dispose peut-être pas.
Alors qu’il se bat pour rester présent dans la vie de sa femme et de ses filles le plus longtemps possible, en espérant que la province finance pour lui le traitement par TIL aux États-Unis et que l’essai clinique de phase 1 auquel il participe donne des résultats mesurables dans la lutte contre son cancer, ce n’est pas son seul souhait.
Il souhaite que ces prises de décision cruciales de la bureaucratie des soins de santé deviennent plus transparentes.
«Peut-être que (d’autres personnes dont la demande de financement pour un traitement à l’étranger a été rejetée) n’ont pas le temps, l’énergie ou la santé nécessaires pour se battre contre cela», a confié M. Shved. «Je me sens le devoir de le faire, tant pour moi-même que pour beaucoup d’autres personnes.»

