Exaspérées d’être ignorées dans la présente campagne électorale, les Premières Nations s’emparent du porte-voix pour se faire entendre.
Plusieurs chefs et cheffes de communautés diverses ainsi que le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec- Labrador, Francis Verreault-Paul, s’adressent aux médias devant l’Assemblée nationale, à Québec, lundi, pour faire part de leurs doléances envers les partis politiques en campagne.
L’appel à la mobilisation est venu du chef anishinabe Lucien Wabanonik, de Lac Simon en Abitibi, qui n’a pas mâché ses mots en entrevue avec La Presse Canadienne: «C’est vraiment aberrant pour nous, quand on regarde ça, les Premières Nations complètement ignorées, en 2026 encore. Veut, veut pas, je vais le dire, ça ressemble un petit peu à du racisme de nous ignorer comme ça encore. Et c’est vraiment frustrant. Moi, en tout cas, je suis fâché de voir que nos enjeux, nos réalités sont complètement ignorés par tous les partis.»
Lucien Wabanonik s’explique mal cette indifférence des chefs de partis, faisant valoir que «nous sommes, nous les Premières Nations, les premiers peuples ici au Québec. Ils ne pourront pas nous ignorer très longtemps. Se mettre la tête, dans le sable, ça n’aidera pas personne».
«Ça va être un autre été chaud»
Ce refus d’aborder les questions autochtones pourrait être la goutte qui fait déborder le vase et les Premières Nations ne seront pas patientes si le prochain gouvernement ne vient pas à leur rencontre, prévient-il. «S’il n’y a absolument rien, aucun engagement dans les 100 premiers jours du prochain gouvernement, ça veut juste dire qu’ils vont continuer à nous ignorer. Puis on va être obligé d’encore réagir sur le terrain. Il y a beaucoup de monde qui n’aiment pas cette façon de faire, mais si c’est le seul moyen de se faire entendre et de se faire respecter, on va être rendu là tantôt. Ça va être un autre été chaud l’année prochaine et ça, ça va être difficile pour tout le monde.»
Ces communautés ont des enjeux très importants en matière de santé, de disponibilité des médecins, de protection de la jeunesse, de logement, d’accès au territoire, notamment, enjeux dont les pouvoirs publics doivent s’occuper chez eux comme ailleurs, rappelle-t-il.
Le chef Wabanonik rappelle que les communautés autochtones sont présentes dans pratiquement toutes les régions du Québec et que cette présence est porteuse pour tout le monde, notamment sur le plan économique. «L’apport économique des Premières Nations est quand même important. Nous, à Lac Simon, on dépense 70 à 80 % de nos revenus dans la région de Val-d’Or et c’est ignoré. On ne prend pas acte de notre présence, de nos droits, puis ça, c’est aberrant», dit-il, un terme qu’il utilisera à répétition durant l’entrevue.
Développer intelligemment
Aussi, dit-il, «on n’est pas contre le développement. Ce n’est pas ça qu’il faut comprendre. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on est intéressé au développement, mais de façon intelligente et dans le respect de nos droits et de l’environnement.»
Il invite déjà le prochain gouvernement à démontrer «une volonté sincère et honnête de vouloir collaborer, créer quelque chose de permanent. Par exemple, un forum permanent de discussion, une entente de collaboration quelconque avec nous, les Premières Nations.»
Le chef anishinabe espère toutefois que le passé ne sera pas garant de l’avenir, ce passé étant devenu source de frustration, pour ne pas dire de cynisme, à l’entendre. «Il faut quand même que le gouvernement accepte qu’il y ait des négociations, si réellement il parle d’une réconciliation. Mais ce terme-là commence à pas mal être effrité avec le temps, avec les grands discours qu’il y a eu, mais qui n’aboutissent à rien.»
Il prend pour exemple la réforme du régime forestier que le gouvernement Legault a dû abandonner devant le tollé qu’elle avait soulevé. Les Premières Nations, dit-il, sont à la même place que les syndicats, les environnementalistes et les autres utilisateurs de la forêt dans ce dossier. «Il faut que nos Premières Nations et tous les autres utilisateurs puissent en bénéficier à long terme. Il ne faut pas avoir une vision à court terme qui va bénéficier seulement à l’industrie forestière ou extractrice. Donc, il faut vraiment que ce soit un enjeu sociétal où les gens auront leur mot à dire et qu’on puisse passer la forêt aux prochaines générations. Une vision à long terme, donc, parce que si c’est du court terme, ça va achopper et on ne réussira pas à s’entendre.»
Des candidats peu renseignés
À défaut des chefs de partis, certains candidats régionaux sont allés à la rencontre de quelques communautés, mais «ce qu’on constate, c’est qu’il y aura beaucoup de chemin à faire en termes d’éducation. Pour la majorité des représentants des régions, la question des Premières Nations c’est nouveau et peu d’entre eux connaissent les questions du droit territorial de nos peuples et de nos nations. Mais aussi, le problème, souvent, c’est la ligne de parti, des décisions qui ont été prises qui nous touchent, mais pour lesquelles nous n’avons pas été consultés.»
Il en revient à son avertissement initial: «On va voir si c’était sérieux leur engagement de nous entendre et surtout de collaborer avec nous. Si on ne voit rien dans les 100 premiers jours, ça veut juste dire que c’était un coup d’épée dans l’eau, puis encore une fois, ça va être des batailles tant juridiques que politiques. Nous, on est fatigués de ça, puis il faut qu’il y ait des résultats maintenant.»

