Le titre de «circonscription baromètre» est souvent accolé à Trois-Rivières, Saint-Jean et Laval-des-Rapides à l’approche d’élections générales au Québec. Ces comtés ont été réputés pour avoir élu presque systématiquement un député du parti prenant le pouvoir. Dans un contexte d’une possible course à trois, les tendances locales dans ces régions peuvent-elles encore servir pour tenter de prédire la couleur du prochain gouvernement?
Pour Éric Montigny, professeur titulaire au département de science politique de l’Université Laval, l’époque des «circonscriptions baromètres» est «un peu révolue» depuis «un éclatement plus prononcé du système partisan et une multiplication des partis» au Québec.
Jusqu’au milieu des années 2000, l’expression s’incarnait plus facilement dans un contexte de bipartisme, dominé pendant longtemps par le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ), explique M. Montigny.
La montée de l’Action démocratique du Québec — qui a fusionné plus tard avec la Coalition avenir Québec (CAQ) — et l’arrivée de Québec solidaire (QS) ont ensuite marqué l’ouverture du multipartisme.
«Le concept même de comté baromètre en a pris pour son rhume. (...) Quand il y a juste deux partis dominants, c’est plus évident de pouvoir cibler des comtés baromètres», dit M. Montigny.
Selon lui, il y a désormais une absence de continuité du vote dans ces circonscriptions présentées à une époque comme votant toujours «du bon bord».
L’effondrement du vote francophone chez les libéraux a aussi contribué à «cette cassure-là par rapport aux comtés baromètres», évoque le professeur.
Simon Dabin, chargé de cours en science politique à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université de Montréal, se questionne à savoir si des «circonscriptions baromètres» ont réellement déjà existé au Québec. Dans la littérature québécoise sur le comportement électoral, le concept est «très rarement utilisé», observe-t-il.
Le thème «circonscription baromètre» est surtout repris dans les médias et n’a «aucun fondement scientifique ni aucune valeur prédictive», évoque l’Encyclopédie du parlementarisme québécois sur le site de l’Assemblée nationale.
Selon ce dernier, l’expression québécoise pourrait avoir été inspirée par celle de «bellwether district» aux États-Unis, désignant les endroits dont les résultats ont historiquement reflété ceux de l’ensemble du pays.
M. Dabin estime d’ailleurs que ce concept colle mieux à la réalité américaine, où deux grands partis se disputent le pouvoir.
Marc André Bodet, professeur titulaire en science politique à l’Université Laval, croit qu’«au maximum une dizaine» d’endroits correspondant aux caractéristiques d’une «circonscription baromètre» ont probablement déjà existé au Québec.
«Par contre, comme politologue, c’est difficile à expliquer parce que ce n’est pas comme si les électeurs et les électrices d’une circonscription s’étaient coordonnés pour s’assurer de toujours l’emporter. Je pense que la circonscription baromètre était en fait plutôt le produit de la construction de la circonscription (sur le plan sociodémographique, par exemple) plutôt qu’un choix logique des électeurs», affirme-t-il.
Sherbrooke, une «circonscription baromètre»?
Saint-Jean, en Montérégie, est celle qui se serait le plus rapprochée de la définition de «circonscription baromètre». De 1897 à 1936 et de 1944 à 2003, les électeurs ont systématiquement élu un député du parti appelé à former le gouvernement. Et sur six élections générales depuis 2007, les électeurs de Saint-Jean ont élu à trois reprises un député dans l’opposition.
L’analyste Philippe J. Fournier, de l’agrégateur de sondages Qc125, invite à ne pas seulement regarder si la circonscription a toujours voté du côté du pouvoir pour l’identifier comme baromètres ou non.
Depuis la fin du bipartisme, «la définition de baromètre a bougé (...), mais il y a des circonscriptions clés qui pourraient nous indiquer si un parti est en train de surperformer par rapport aux attentes», estime M. Fournier.
Par exemple, il surveillera de près Sherbrooke, actuellement détenue par QS. Si les solidaires arrivent «à sauver les meubles» dans la capitale de l’Estrie, cela pourrait témoigner d’une bonne performance de leur campagne électorale nationale, malgré des sondages moins favorables, expose M. Fournier.
Et si le PQ gagne la circonscription, «c’est probablement parce qu’ils sont majoritaires à Québec», avance M. Fournier.
«Pourquoi? Parce que ce n’est pas une circonscription naturelle (pour les péquistes). S’ils performent bien à Sherbrooke, ça veut dire qu’ils ont probablement bien performé un peu partout au Québec», explique-t-il.
Selon lui, les «circonscriptions baromètres» ont évolué au fil du temps. Leur profil sociodémographique se rapproche souvent de la moyenne québécoise ou de l’électeur moyen.
Elles représentaient traditionnellement «une espèce de microcosme du Québec avec beaucoup de francophones, mais aussi de la diversité ethnoculturelle, un tissu industriel et des emplois de services», avance M. Bodet, qui estime que ce type de circonscriptions tend à disparaître.
Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill, croit lui aussi que les circonscriptions dites baromètres, où «il y a plus de fluidité, de compétition», peuvent donner «certaines indications sur les tendances électorales plus générales».
«Même si un parti ne l’emporte pas, mais améliore beaucoup sa situation, ça peut pointer vers des tendances plus générales à la grandeur de la province», évoque le professeur en science politique à l’Université McGill.
M. Béland donne également l’exemple de Sherbrooke, où Christine Labrie de QS a été élue deux fois d’affilée.
«Ça ne permettait pas de penser que Québec solidaire formerait le gouvernement. Mais ça donne une certaine indication sur la capacité de Québec solidaire de remporter des comtés, surtout à l’extérieur de Montréal. Et c’est un comté qui a changé de couleur quand même à quelques reprises», soutient le spécialiste.
Les «circonscriptions baromètres» peuvent effectivement être définies de deux autres façons, indique Simon Dabin.
«On a une définition où le résultat électoral en pourcentage pour chaque parti dans la circonscription correspond à peu près aux pourcentages de tous les partis au niveau national.
«Il y a une dernière définition de la circonscription baromètre, où, là, l’évolution en pourcentage des partis dans cette circonscription correspond à l’évolution en pourcentage au niveau national des partis. Ce n’est pas forcément qu’on donne le vainqueur, mais on a une évolution semblable», explique le chargé de cours.
Régionalisme et volatilité
Les circonscriptions qui traditionnellement transmettaient «un signal» pour l’ensemble du Québec n’existent plus, estime M. Bodet. Selon lui, si certaines envoient des «signaux forts», ce sont «davantage des signaux qui ont une importance régionale».
«Le Québec se régionalise électoralement», ne comptant plus désormais sur «un seul marché électoral panquébécois», indique M. Bodet.
D’une région à l’autre, les luttes s’annoncent différentes, souligne M. Montigny. Certaines se joueront entre le PQ et la CAQ, tandis que d’autres seront entre QS, le PLQ et le PQ, ou entre la CAQ et les libéraux. Des courses pourraient aussi avoir lieu entre le Parti conservateur du Québec et le PQ.
«Il y a donc, si on veut, des configurations de sous-systèmes partisans selon les régions, où ce ne sont pas les mêmes partis politiques qui sont les plus dominants. Ça rend l’élection encore plus intéressante et plus imprévisible», fait remarquer M. Montigny.
M. Bodet croit que ce régionalisme électoral jumelé au multipartisme a marqué le début de la fin pour les «circonscriptions baromètres» à compter de 2014.
La volatilité de l’électorat, moins attaché à un parti, rend également les élections plus imprévisibles et donc l’identification de «circonscriptions baromètres» plus difficile, soulignent plusieurs des experts interrogés.
«L’électorat québécois s’est beaucoup diversifié, à la fois dans ses caractéristiques socio-économiques, mais aussi dans ses intérêts, dans ses façons d’envisager la politique, expose M. Bodet. L’attachement aux partis politiques, comme on le trouvait par le passé, a essentiellement disparu. Il y a donc beaucoup de volatilité.»
Le fait que des luttes à trois se dessinent à plusieurs endroits «ne facilite pas vraiment non plus les circonscriptions baromètres», alors que les résultats pourraient s’annoncer serrés, dit M. Dabin.
M. Béland croit néanmoins qu’«il y a quand même des comtés comme Laval-des-Rapides et Trois-Rivières qui nous donnent une bonne idée des tendances générales», malgré l’«instabilité» causée par une complexité grandissante du système électoral.
L’émergence d’un système politique plus fragmenté «où il peut y avoir des boîtes à surprise dans différentes circonscriptions» est finalement un rappel que «chaque vote peut compter» comme dans Terrebonne lors des élections fédérales de 2025, soutient M. Montigny.
