Plusieurs pancartes bordent les rues de la communauté mohawk de Kahnawake. Sur certaines, on peut lire «Chaque enfant compte», ou «Ici, c’est le territoire mohawk», mais en pleine campagne électorale, impossible de trouver une affiche de candidat politique sur le territoire autochtone situé au sud de Montréal.
«Nous ne voulons pas participer ni être impliqués de quelque manière que ce soit dans ces élections, et nous ne voulons pas non plus les avoir dans la face», a déclaré Cody Diabo, grand chef du Conseil mohawk de Kahnawake.
Si quelqu’un tente d’installer un panneau, celui-ci est rapidement retiré, a-t-il précisé.
Récemment, une vidéo montrant une personne en train de déchirer une pancarte du chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, qui avait été installée en périphérie de Kahnawake, a fait le tour du web. Dans cette vidéo, un homme semble utiliser une masse pour arracher les piquets en bois qui soutenaient l’affiche au bord de l’autoroute.
M. Diabo a expliqué que la plupart des habitants de la communauté considèrent les élections provinciales et fédérales comme si elles se déroulaient dans un autre pays.
Les chiffres recueillis au cours des deux dernières décennies montrent à quel point Kahnawake et de nombreuses autres communautés autochtones du Québec se sont largement détournées de la participation aux élections québécoises.
En mai, l’organisme provincial de supervision électorale, Élections Québec, a publié des données indiquant que le taux de participation moyen aux élections provinciales dans les communautés autochtones du Québec s’élevait à environ 19 % depuis 2007, contre près de 68 % à l’échelle de la province.
Accessibilité
Ces taux varient d’une communauté à l’autre. À Wendake, une communauté de la région de Québec, 1012 électeurs inscrits sur 1691 ont voté en 2022.
Par contre, à Akwesasne, personne n’a voté en 2022 alors que la communauté comptait 1423 électeurs inscrits. Une seule personne a voté lors d’une élection provinciale au cours des 20 dernières années dans cette communauté, située dans le sud-ouest de la province, à la frontière avec l’Ontario et l’État de New York. Cet unique vote a été exprimé lors de l’élection de 2018.
À Kahnawake, en 2022, 20 électeurs inscrits sur 2313 ont voté dans la circonscription provinciale de Châteauguay. Globalement, le taux de participation à Kahnawake est resté inférieur à 1 % lors de toutes les élections québécoises depuis 2007, à l’exception de 2012, où il avait atteint 1,87 %.
Malgré ce faible taux de participation, l’organisme provincial ne mène pas de campagne visant à accroître la participation électorale. Il s’attache plutôt à garantir l’accessibilité du vote, a soutenu la porte-parole Julie St-Arnaud-Drolet.
Dans le cadre de ces efforts, des documents trilingues contenant des informations pour voter en français, en anglais et dans les langues locales sont notamment envoyés aux boîtes postales des communautés inuites, cries et naskapies.
«On comprend leur histoire et l’objectif n’est pas nécessairement de mousser la participation électorale, mais bien de s’assurer que le vote est accessible à ceux et celles qui souhaitent voter», a-t-elle précisé.
Principe de non-ingérence
À Kahnawake, plusieurs membres de la communauté interrogés par La Presse Canadienne ont semblé surpris lorsqu’on leur a posé des questions sur les élections. Ils n’ont pas manqué de souligner qu’ils ne votaient pas aux élections provinciales ni fédérales.
M. Diabo a expliqué que Kahnawake suit le principe du «Two Row Wampum», un accord de respect mutuel et de non-ingérence entre le Québec et le Canada, représenté par une ceinture de perles parallèles violettes et blanches.
«Nous restons dans notre domaine, et nous attendons des gouvernements fédéral et provincial qu’ils restent dans le leur. C’est pourquoi nous ne participons pas à leur système de gouvernance», a-t-il dit.
Idéalement, il souhaiterait que ce principe s’applique également à la législation, le gouvernement québécois s’abstenant ainsi d’intervenir dans les affaires de la communauté. Mais il sait que le gouvernement provincial peut prendre des décisions de grande envergure qui ont des répercussions sur Kahnawake.
Même si Kahnawake se tient en retrait des élections provinciales, certains politiciens autochtones se sont engagés dans la politique québécoise.
Alexis Wawanoloath est l’un des rares Autochtones à avoir été élu à l’Assemblée nationale du Québec.
En 2007, les électeurs de la circonscription d’Abitibi-Est ont élu M. Wawanoloath, qui a siégé pendant un an sous la bannière péquiste.
Lors de sa campagne électorale, il a reçu des réactions mitigées de la part des communautés des Premières Nations de sa circonscription. Certaines lui ont manifesté du soutien.
«D’autres, vu ma position avec un parti souverainiste, voyaient ça comme une forme de traîtrise. D’autres trouvaient que, juste le fait de se présenter, peu importe le parti, c’était légitimer un système qui ne devait pas être le nôtre», a-t-il souligné.
S’intéresser aux enjeux autochtones
La ministre caquiste des Ressources naturelles, Kateri Champagne Jourdain, membre de la Nation innue, brigue un nouveau mandat dans la circonscription de Duplessis, sur la Côte-Nord, où elle a grandi.
Elle a affirmé comprendre ceux qui choisissent de ne pas participer aux élections, mais elle estime que les communautés autochtones devraient faire entendre leur voix en votant.
Au Québec, les Autochtones vivant dans les réserves ont obtenu le droit de vote en 1969, près de trois décennies après que les femmes eurent obtenu le droit de vote en 1940, selon Élections Québec.
«Ça s’est gagné, ces droits-là, à la sueur de la lutte et de revendication – comme pour le droit de vote pour les femmes, la même chose pour celui pour les Autochtones. Si on a mené ces luttes-là, c’est parce que c’était important qu’on puisse se prononcer à titre d’Autochtones», a plaidé Mme Champagne Jourdain.
Dans le cadre de la campagne actuelle, les chefs de parti ont souligné la nécessité de communiquer avec les communautés autochtones.
Le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, estime qu’il revient aux politiciens de transmettre la passion pour le vote aux communautés autochtones.
La porte-parole de Québec solidaire, Yssia Tormin, a indiqué que le parti souhaitait décoloniser le système politique. Pour que les Autochtones s’intéressent à la politique, il faut d’abord que les élus et candidats s’intéressent à leurs enjeux, a affirmé Mme Tormin par courriel.
Pour sa part, Paul St-Pierre Plamondon a déclaré qu’il espérait s’entretenir avec chaque nation afin d’évaluer leur intérêt pour les élections. S’il s’attend à ce que certaines communautés se montrent réticentes, il s’engage à respecter leur décision.
