ST HYACINTHE — Le discours prononcé par le premier ministre Mark Carney sur la Bataille des Plaines d'Abraham jeudi s'inscrit dans une «longue tradition de colonialisme» qui a commencé avec Lord Durham, selon le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon.
«Depuis la révolte des Patriotes, (...) il y a une longue tradition de colonialistes (...) qui, essentiellement, gèrent les Québécois comme un problème et qui considèrent que pour gérer ce problème-là, il faut que les institutions réécrivent l'histoire et posent des gestes qui, à long terme, amènera l'effacement de cette différence-là, parce que cette différence crée de l'instabilité dans un régime colonial qui veut garder le contrôle», a expliqué le chef du Parti québécois, vendredi, en point de presse en marge du congrès de son parti à Saint-Hyacinthe.
De passage à Québec, le premier ministre du Canada a déclaré qu'il voyait la Bataille des Plaines d'Abraham comme le début d'un «partenariat» entre deux peuples. Lors de cette bataille en 1759, les troupes britanniques menées par le général James Wolfe ont défait l'armée française, qui a perdu le contrôle de la Nouvelle-France.
«Les Plaines d'Abraham symbolisent un champ de bataille, mais aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l'adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division», a déclaré Mark Carney jeudi.
Il a lancé un appel à l'unité canadienne pour faire face aux menaces extérieures, affirmant qu'«au Canada, c'est lorsque nous sommes unis que nous sommes les plus forts».
«Culture du mensonge»
Le chef péquiste ne s’est pas fait prier vendredi pour critiquer les propos du premier ministre canadien.
«Dans la culture du mensonge qui est nécessaire pour maintenir un régime colonial en place, il y a également le fait d'utiliser des choses spécifiques aux territoires qu'on contrôle, au profit du régime, même si c'est inexact. (...) Ce n’est pas vrai que c’est un partenariat, les Plaines d'Abraham. C'était de la folie de dire ça. Ça n'a pas de sens», a-t-il affirmé.
Selon Paul St-Pierre Plamondon, on retrouve des Québécois qui s'inscrivent dans cette lignée colonialiste, comme les anciens premiers ministres Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien, Jean Charest et Justin Trudeau. Il a aussi cité l'actuel ministre fédéral de l'Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller.
«Cuit ou bouilli»
Lors d’un discours devant les militants péquistes plus tard en soirée, le chef péquiste a aussi écorché les propos de Mark Carney tenus au Forum économique mondial de Davos plus tôt cette semaine.
«Tout le monde semble prendre pour acquis que les décisions de notre planète et des nations se prennent désormais à Davos. Je vais citer le réputé professeur en gestion Henry Mintzberg (...) “Davos a toujours été l'endroit où les gens qui passent 51 semaines par année à créer les problèmes, passent la 52e semaine de l'année à faire semblant de les résoudre. Sauf que maintenant, la mascarade est terminée”», a affirmé Paul St-Pierre Plamondon.
Il s'en est aussi pris à la formule du premier ministre canadien : «Si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu.»
«Donc, peu importe la taille d'une nation, ne pas pouvoir parler, ne pas être à table, aura des conséquences. Or, pour le Québec, on a été au menu tellement de fois dans l'histoire du Canada que, le plus souvent, la question est de savoir si on va être servi cuit ou bouilli», a ironisé le chef péquiste.
Une remarque qui a provoqué des applaudissements dans la foule de militants.
Bien qu’il ait déjà ouvert son jeu, le chef péquiste entend répondre «point par point» au discours de M. Carney, dimanche.
Réécrire l’histoire
Le discours de Mark Carney n’a pas seulement fait réagir dans le camp péquiste.
«Hier, Mark Carney a livré un discours réécrivant l'histoire, présentant la Conquête comme le début d'un "partenariat" et de "l'adaptation" plutôt que "l'assimilation"», a dénoncé vendredi le ministre québécois de la Langue française, Jean-François Roberge, sur le réseau X.
«Il y a deux jours, Mark Carney nous rappelait le célèbre discours de Václav Havel, nous invitait à cesser de "vivre dans le mensonge" et rappelait que "la puissance des moins puissants commence par l'honnêteté". Je lui suggère de retourner lire son discours de la veille», a-t-il ajouté.
Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, est également monté aux barricades, en fin de journée jeudi.
«Prétendre que la Bataille des Plaines d'Abraham et la fin de la Nouvelle-France est un moment fondateur du Canada qu'il faut célébrer est une relecture grotesque de l'histoire des Québécois», a-t-il dénoncé.
«Les seuls effets que cette défaite a eus sur les Français d'Amérique, ce sont des pertes de droits, la soumission au pouvoir anglais et les tentatives soutenues d'assimilation.»
«Unité nationale»
Le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne, s’est porté à la défense des propos de Mark Carney.
«On est dans une période où les changements, la vitesse des changements et l'ampleur des changements sont sans précédent. Il y en a qui vous diraient qu'il faut retourner en 1945 ou vers 1989 avec la chute du mur de Berlin au niveau des relations économiques, au niveau de la géopolitique, au niveau des chaînes d'approvisionnement», a-t-il affirmé.
«Et je pense que dans un moment comme celui-là, comme Canadiens et Canadiennes, on a tout avantage à avoir un premier ministre qui offre une vision pour le pays, qui nous amène plus loin. Une vision aussi pour l'unité nationale», a ajouté le ministre.
Caroline Plante et Thomas Laberge, La Presse Canadienne


