Pendant des générations, le Canada a vécu selon un principe immuable: l’intégration garantit la sécurité. Nous avons porté haut les couleurs du multilatéralisme dans l’après-guerre, nous intégrant dans des alliances, des chaînes d’approvisionnement et des marchés mondiaux, convaincus que l’ouverture économique et la défense collective renforceraient notre souveraineté.
Dans l’ensemble, cette stratégie a contribué à la prospérité du Canada. Mais dans le monde instable d’aujourd’hui, elle n’est plus valable.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News
Le premier ministre Mark Carney a exprimé cette réalité à Davos lorsqu’il a averti que les anciennes hypothèses qui sous-tendaient l’ordre international fondé sur des règles s’étaient érodées. Avec sa clarté et son sang-froid caractéristiques, il a déclaré : «On ne peut pas vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel grâce à l’intégration, lorsque l’intégration devient la source de votre subordination.» Le Canada ne pouvait plus continuer à suivre le mouvement pour s’entendre avec les autres.
Notre ancien paradigme reposait sur des chaînes d’approvisionnement stables, des partenaires fiables et un environnement mondial régi par des règles communes. Les chocs récents causés par la hausse des droits de douane et l’intensification des conflits géopolitiques ont mis en évidence les limites de ces hypothèses. Plutôt que de déplorer le monde tel qu’il était, le premier ministre nous a mis au défi de voir le monde tel qu’il est.
La nouvelle stratégie industrielle de défense du Canada est l’expression la plus claire à ce jour de ce changement. Elle signale que le Canada abandonne l’ancien slogan «l’intégration garantit la sécurité» pour le remplacer par un nouveau : «La souveraineté par la capacité».
L’ampleur de l’opportunité est transformationnelle. La stratégie pourrait mobiliser jusqu’à un demi-billion de dollars en investissements dans la défense et en activité économique au cours de la prochaine décennie et soutenir jusqu’à 125 000 emplois. Pour les Forces armées canadiennes, l’objectif est clair : rétablir l’état de préparation, accroître la disponibilité opérationnelle de la flotte et veiller à ce que le Canada dispose de l’avantage opérationnel et technologique nécessaire pour défendre notre pays.
Tout aussi important, cela place le Canada à la pointe de l’innovation en matière de défense. Les entreprises canadiennes travaillant dans les domaines de l’intelligence artificielle, des systèmes autonomes et des matériaux avancés deviendront des partenaires stratégiques dans la mise en place de la prochaine génération de capacités. De nouvelles initiatives, notamment un centre national d’innovation dans le domaine des drones, contribueront à propulser la capacité du Canada à être compétitif à l’échelle mondiale dans le domaine des technologies de défense.
La participation du Canada à l’accord SAFE de l’Union européenne ouvrira également un accès privilégié aux marchés européens de la défense, ce qui renforcera la compétitivité des entreprises canadiennes tout en leur permettant de se développer aux côtés d’alliés de confiance.
Cinq piliers d’une nouvelle doctrine de défense
Au fond, la stratégie reflète une reconnaissance lucide du fait que la souveraineté dépend à la fois des capacités nationales et des partenariats à l’étranger. Son succès dépendra de la mise en œuvre de cinq piliers clés.
Premièrement, renouveler les relations entre le gouvernement et l’industrie. Depuis trop longtemps, le système d’approvisionnement du Canada est lent et imprévisible. L’industrie ne peut investir dans des usines, des compétences ou l’innovation sans une demande claire. En fournissant des signaux à long terme et en créant un engagement structuré par le biais d’un forum consultatif sur la défense, la stratégie commence à établir la certitude nécessaire pour créer un pipeline continu d’opportunités d’approvisionnement auxquelles l’industrie peut répondre, dans les délais et dans les limites du budget.
Deuxièmement, procéder à des achats stratégiques par l’intermédiaire de la nouvelle Agence d’investissement pour la défense et de son cadre Construire-Partenariat-Acheter. Cette nouvelle politique part du principe sensé que le Canada construira chez lui lorsque cela sera possible, s’associera à des alliés de confiance lorsque cela sera nécessaire et n’achètera à l’étranger que lorsque cela sera indispensable. Le lancement de la nouvelle ADI est peut-être la réforme la plus importante pour accélérer les achats. Il est encourageant de constater que le gouvernement prévoit de présenter un projet de loi visant à faire de l’ADI une agence autonome d’ici le printemps de cette année. Il est impératif que la loi sur l’ADIC confère à l’agence les pouvoirs et les responsabilités dont elle a besoin pour obtenir des résultats. Cette approche garantit que chaque dollar consacré à la défense renforce la base industrielle du Canada tout en fournissant les capacités dont les Forces armées canadiennes ont besoin.
Troisièmement, investir dans l’innovation. Les capacités de défense futures seront développées autant dans les laboratoires et les référentiels de codes de demain que dans les chantiers navals d’aujourd’hui. La stratégie permettra d’augmenter la main-d’œuvre canadienne dans le domaine de la défense, d’aligner les programmes fédéraux sur les besoins urgents du secteur et de créer des pôles de main-d’œuvre qualifiée. Le Bureau de recherche, d’ingénierie et de leadership avancé en innovation et en sciences (BOREALIS) accélérera la recherche dans des secteurs clés tels que l’intelligence artificielle, la technologie quantique et la cybersécurité, et ancrera un réseau national de pôles d’innovation sécurisés où les chercheurs, l’industrie et l’armée pourront développer la prochaine génération de capacités de défense souveraines.
Quatrièmement, sécuriser les chaînes d’approvisionnement. La préparation militaire moderne dépend d’un accès fiable aux minéraux, composants et matériaux essentiels. En renforçant la production nationale, en constituant des réserves stratégiques et en collaborant avec des alliés de confiance, le Canada peut réduire son exposition aux perturbations mondiales et veiller à ce que l’armée ne soit pas limitée par des dépendances que nous ne pouvons contrôler.
Cinquièmement, renforcer les partenariats à travers le Canada, en particulier dans le Nord. Alors que le changement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes et que la concurrence stratégique s’intensifie dans l’Arctique, une collaboration plus étroite avec les provinces, les territoires et les gouvernements autochtones sera essentielle pour garantir la souveraineté du Canada tout en créant des opportunités économiques.
Ensemble, ces piliers reflètent un changement plus profond.
Nos partenaires à travers le monde, y compris notre plus proche allié, les États-Unis, se sont clairement orientés vers la reconstruction de leur propre base industrielle et le renforcement de leur autonomie.
La réponse stratégique du Canada, qui consiste à diversifier ses relations, ne représente pas tant un découplage qu’un rééquilibrage. Nos relations avec les États-Unis sont vitales pour nos intérêts nationaux et restent aussi nécessaires que les ponts qui relient nos deux pays.
Pendant des décennies, le Canada a misé sur l’intégration comme principale source de sécurité, et bien que cette approche ait apporté prospérité et stabilité, l’intégration seule ne suffit plus dans un monde plus instable. La question clé est maintenant de savoir si le Canada peut agir avec l’urgence que requiert le moment présent.
L’histoire nous montre que nous en sommes capables.
En 1916, le camp Borden a été construit en quelques mois sur des terres agricoles défrichées pour devenir une installation militaire nationale. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il faisait partie du réseau industriel et de formation qui a contribué à la victoire des Alliés. Il témoigne aujourd’hui que lorsque le Canada reconnaît les enjeux, il peut construire avec rapidité, détermination et résolution.
Le Canada redécouvre cette leçon.
La souveraineté ne se déclare pas. Elle se construit. Elle se construit sur des bases. Elle se construit dans des usines. Elle se construit dans des laboratoires. Elle se construit dans des salles de classe. Elle se construit dans le cyberespace. Elle se construit grâce aux choix délibérés d’un pays déterminé à préserver son indépendance et sa liberté d’action.
C’est la voie que le Canada a désormais choisie.
Car dans le monde qui se dessine, les pays qui pourront se doter de capacités seront ceux qui pourront protéger leur souveraineté.
Marco Mendicino est un ancien procureur fédéral, ministre fédéral de l’Immigration et de la Sécurité publique et chef de cabinet du premier ministre Mark Carney. Il est aujourd’hui avocat principal chez Cassels, Brock & Blackwell LLP. Il est analyste politique pour CTV News et chroniqueur pour CTVNews.ca.
