Tant en Alberta qu’à l’échelle nationale, le référendum de lundi a principalement porté sur la question de la séparation. Or, il ne s’agit là que de l’une des dix questions soumises aux Albertains.
Dans divers camps, les autres questions sont désignées sous le nom de «les neuf».
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Alberta’s Voice, un mouvement populaire en faveur du maintien au sein du Canada, propose une pancarte de jardin «non aux neuf», tandis que certains séparatistes, frustrés par la première ministre Danielle Smith, prônent leur propre boycott avec le slogan «refusez les neuf».
Le premier ministre Mark Carney s’est exprimé sur le sujet pour la première fois jeudi et a encouragé une foule rassemblée à Calgary à s’assurer de cocher toutes les cases de leur bulletin de vote, «y compris “Non aux neuf”».
Mme Smith a réagi par une publication sur les médias sociaux, réitérant son message contraire : «oui au reste».
Les neuf questions peuvent elles-mêmes être réparties en deux groupes:
Quatre d’entre elles demandent si la province devrait s’efforcer de modifier la Constitution canadienne, sur des sujets allant de l’abolition du Sénat à la possibilité pour les provinces de se retirer de programmes fédéraux, tels que les soins de santé, sans perdre le financement fédéral.
Les cinq autres questions portent sur l’immigration, notamment sur la question de savoir si la province devrait exercer un plus grand contrôle sur le système en Alberta, et si elle devrait imposer des frais aux personnes ayant un «statut d’immigration non permanent» pour l’accès aux soins de santé et à l’éducation.
L’impact de ces questions à l’échelle nationale
Selon les experts, quelle que soit l’issue du vote de lundi, rien de concret ne changera le lendemain, ni pour l’Alberta ni pour le reste du Canada.
«Cela n’a pratiquement aucune importance, car ces questions ne sont pas contraignantes», a expliqué Moshe Lander, professeur d’économie à l’Université Concordia, à CTV News depuis Calgary. «Elles n’ont en réalité aucune portée sur la Confédération, sur la Constitution ou sur le droit.»
Toute modification de la Constitution est complexe, et bon nombre des propositions figurant sur la liste de l’Alberta nécessitent l’appui de sept provinces représentant au moins 50% de la population canadienne. L’abolition du Sénat exigerait le consentement des dix provinces, de la Chambre des communes et du Sénat lui-même.
Bien qu’aucun changement concret ne soit prévu la semaine prochaine, quel que soit le résultat du référendum, la question de savoir si un message issu d’un éventuel vote en faveur du «oui» concernant les neuf autres propositions pourrait trouver un écho auprès des Canadiens d’ailleurs est une autre affaire.
«Si l’Alberta affirme que l’on peut ouvertement se montrer un peu plus agressif, non seulement en s’opposant à l’immigration, mais aussi en essayant de priver les immigrants de l’accès aux services publics, oui, cela pourrait encourager d’autres provinces à se dire: “S’ils ont la possibilité de dire cela, pourquoi n’aurions-nous pas la possibilité de le dire nous aussi?”», a affirmé M. Lander.
Selon le professeur, l’Alberta a traditionnellement été perçue comme «une sorte de Far West».
«Même si les Albertains disent: “Oui, nous n’apprécions pas trop les immigrants”, ou encore: “Oui, nous voulons essayer de prendre le contrôle de politiques qui relevaient traditionnellement du gouvernement fédéral”, il est possible que le reste du Canada se contente de hausser les épaules en disant : “Voilà l’Alberta qui fait encore l’Alberta.”» a-t-il ajouté.
Duane Bratt, professeur de sciences politiques à l’Université Mount Royal, estime qu’un «oui» aux questions sur l’immigration pourrait inciter d’autres provinces à prendre des mesures similaires.
«Parce que nous avons assisté à un effritement du consensus sur l’immigration au cours des dernières années, ce que même les gouvernements Trudeau et Carney ont reconnu», a mentionné l’analyste politique à CTV News.
Concernant les questions relatives à la modification constitutionnelle, M. Bratt a indiqué qu’il serait facile de trouver certaines «synergies» entre l’Alberta et le Québec, notamment en matière de pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, et du pouvoir de nommer les juges. Il a toutefois ajouté qu’il serait «beaucoup plus difficile» d’obtenir l’adhésion des autres provinces et du gouvernement fédéral.
«Je veux donc voir ce qui va se passer, et cela pourrait poser un problème à (Mme Smith) après le référendum, si elle est perçue comme collaborant étroitement avec un gouvernement séparatiste au Québec», a indiqué le professeur.
Moshe Lander a indiqué qu’un «oui» aux questions constitutionnelles pourrait encourager les provinces qui auraient discrètement envisagé des questions similaires à faire pression pour que s’engagent des discussions constitutionnelles plus larges, ce qui ne s’est pas produit depuis l’Accord du lac Meech en 1987.
«Personnellement, je ne pense pas que les questions de l’Alberta aient la moindre pertinence, mais je conviens que, après tout, une génération entière s’est écoulée depuis», a-t-il avancé. «Pour que cette Constitution reste actuelle et pertinente, il ne s’agit pas nécessairement de la modifier. Il suffit simplement de la relire et peut-être de la réexaminer. Et je ne pense pas qu’il y ait nécessairement quoi que ce soit de mal à cela.»
L’analyste politique Lori Williams estime qu’«il est certainement possible» que d’autres provinces souhaitent voir des changements à la suite de l’initiative de l’Alberta, mais elle a souligné la réalité difficile que représente la modification de la Constitution.
«Nous avons constaté que lorsque l’on commence à parler d’amendements constitutionnels, les différentes provinces ont des souhaits divergents, et parvenir à un accord unanime, ou même à un accord entre sept provinces sur dix, sur certaines de ces questions s’est avéré très difficile dans l’histoire du Canada», a-t-elle précisé.
Sait-on comment les gens voteront?
Il existe beaucoup moins de sondages sur les résultats attendus concernant les neuf questions que sur la question de la séparation, mais un sondage réalisé l’été dernier a révélé un appui de 60% pour les questions liées à l’immigration, et d’environ 40% pour les sujets constitutionnels. C’était avant que certains membres du mouvement séparatiste n’encouragent le boycott des neuf questions.
Et selon l’analyste Lori Williams, la plupart des Albertains n’ont commencé à s’intéresser de plus près aux neuf questions qu’au cours des dernières semaines. Elle a qualifié le processus de sondage sur ces questions de «plutôt difficile».
«Lorsque les sondeurs lisent les questions à haute voix, les gens sont déconcertés ou s’impatientent, et nous ne disposons donc pas de données vraiment fiables sur chacune des questions. Certains sondages ont toutefois indiqué des niveaux de soutien variables», a-t-elle rapporté à CTV News.
Mme Williams s’est entretenue avec des milliers d’Albertains des deux côtés du débat, alors qu’elle animait des séances d’information organisées par des groupes communautaires au cours des derniers mois. Elle a constaté une grande confusion autour des neuf questions et estime que cela aura une incidence sur le taux de réponse.
«Les gens qui ne comprennent pas tout à fait ce que signifient les questions se demandent s’ils doivent absolument y répondre… beaucoup de gens se sentent frustrés et dépassés», a-t-elle dit.
Duane Bratt estime qu’il y a «de bonnes chances» qu’aucune des neuf questions ne soit adoptée, ou que, si elles le sont, ce soit à une très faible majorité.
«Le mouvement “Non aux neuf” gagne du terrain, et on demande au mouvement séparatiste, qui appuierait… ces neuf autres questions, de les boycotter, car elles impliquent toutes le maintien au sein du Canada», a-t-il dit. «Et si les séparatistes ne votent pas sur ces questions, je ne vois pas comment elles pourraient être adoptées.»
Selon Mme Williams, il sera important d’observer si le nombre de votants pour les neuf autres questions est inférieur à celui de la question sur la séparation, et comment cela pourrait influencer un mandat provincial.
«Un résultat de 50% plus une voix, obtenu par seulement 30% des personnes ayant voté lors de la campagne, est-ce suffisant pour conférer un mandat à la province ou non? Je pense que ce genre de questions se posera», a-t-elle indiqué.
Quoi qu’il arrive lundi, en raison de la complexité du dépouillement manuel de dix bulletins distincts – qui implique de marquer dix feuilles de papier, de les glisser dans dix enveloppes, puis de les déposer dans dix urnes distinctes –, personne ne s’attend à connaître les résultats immédiatement. Les réponses à la question sur la séparation seront dépouillées en premier.
M. Bratt prévoit qu’il faudra peut-être attendre mercredi ou jeudi pour connaître les résultats des neuf autres questions. Mme Williams convient que cela «pourrait se faire vers la fin de la semaine».
