L’ancienne juge Louise Arbour a prononcé lundi son premier discours en tant que gouverneure générale.
Voici l’intégrale de son allocution, rendue disponible par le bureau de la gouverneure générale du Canada.
Je suis profondément honorée de me présenter devant vous ici aujourd’hui. Ces lieux ont été érigés sur le territoire traditionnel de la nation algonquine anishinaabeg, un peuple fier qui prend soin de ces terres et les enrichit de sa culture depuis des millénaires.
Dans cette salle du Sénat qui nous accueille aujourd’hui sont examinées avec rigueur les lois qui façonneront notre avenir.
Comme la Cour suprême du Canada et la Chambre des communes, le Sénat contribue au dialogue à travers lequel la démocratie canadienne s’exprime.
Je tiens à remercier le premier ministre Carney, ainsi que Sa Majesté le roi Charles III, de m’avoir accordé cette occasion de servir une autre grande institution canadienne en tenant un nouveau rôle au cours des prochaines années.
Je tiens également à remercier la très honorable Mary Simon pour son travail remarquable.
Son Excellence s’est tenue aux côtés des Canadiennes et Canadiens à des moments marquants, de la pandémie de COVID-19 aux difficultés économiques, en passant par les profonds bouleversements du contexte mondial.
Première gouverneure générale autochtone du Canada, elle a exercé un mandat historique et en phase avec son temps. J’admire la main que Son Excellence a tendue à toute la population canadienne. Elle nous a fait comprendre que la réconciliation est un processus de toute une vie qui nous demande avant tout d’écouter et de faire preuve d’empathie.
Écouter les voix qui remettent en question notre conception de l’histoire.
Écouter les savoirs environnementaux et spirituels autochtones, des savoirs très raffinés mais longtemps ignorés.
Écouter des langues que peu d’entre nous connaissent, mais qui vibrent d’un océan à l’autre depuis des siècles.
Et s’ouvrir à un avenir dans lequel les Premières Nations, les Inuits et les Métis ne sont plus mis de côté.
J’ai pour ma part appris l’importance de comprendre le point de vue des autres, tant par mon éducation qu’au cours de ma vie professionnelle. En fait, j’ai vécu à la fois le confort et l’inconfort de l’homogénéité.
J’ai grandi à Montréal, dans un milieu confortablement homogène.
J’ai grandi en uniforme, éduquée exclusivement par des femmes : ma mère et les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. Jusqu’à mes 20 ans, j’ai été entourée de camarades de classe toutes francophones, blanches et catholiques, comme moi.
J’ai ensuite travaillé dans un autre milieu très homogène – un milieu essentiellement anglophone et masculin. Et malgré la promesse que je m’étais faite à 20 ans, de ne plus jamais porter d’uniforme, j’ai revêtu ma toge de juge sans la moindre conscience des surprises que nous réserve la vie.
J’ai eu par la suite la chance inouïe de travailler à l’étranger. J’ai découvert la richesse des liens que l’on tisse avec des gens avec qui on croyait n’avoir rien en commun.
Mon travail, tant comme juge qu’au service de la communauté internationale, m’a exposée à une grande diversité de perspectives. Il en va de même pour le privilège d’avoir vécu à l’étranger et travaillé dans des pays très différents du Canada. J’ai connu des régions marquées par la guerre et la pauvreté, où les gens aspirent, comme nous tous, à vivre dignement, en paix et en sécurité.
J’ai toujours été saisie par le fait que tout, au fond, est une question de point de vue.
Je me souviens d’un jour où, dans les années 1990, alors que je me trouvais devant le siège des Nations Unies à New York, j’ai été confrontée à mes propres préjugés. En croisant un groupe de touristes chinois, j’ai demandé à une jeune femme ce qu’elle pensait de la ville. Elle m’a répondu : « C’est tellement vieux! » Sa réponse m’a surprise.
J’ai alors compris que je l’avais étiquetée en la voyant comme une personne issue d’une civilisation à la splendeur séculaire en train de contempler une ville dynamique dans un pays plus jeune. En fait, il était plus probable qu’elle soit originaire de Shenzhen ou de Shanghai, ces métropoles futuristes aux tours de verre scintillantes.
C’était moi qui, en regardant New York et en regardant cette femme, avais fait des suppositions.
Tout est question de point de vue.
Je vois le Canada avec le regard de quelqu’un qui l’a connu de près comme de loin, toujours avec admiration. Un pays qui n’a pas peur de se réinventer.
Notre avenir est notre projet commun, un projet qui nous appelle à concilier les multiples perspectives qui façonnent notre identité collective.
Nous ne partageons pas tous la même compréhension de notre histoire.
Nous ne partageons pas tous non plus les mêmes origines. Nous, ou nos ancêtres, venons de différentes régions du monde.
Les peuples ont toujours voyagé. Je pense notamment aux familles inuites, qui parcourent depuis toujours le vaste territoire de l’Arctique.
L’humanité a toujours cherché à aller plus loin, à repousser les horizons. Et plus haut encore, comme l’a fait cette année notre astronaute canadien Jeremy Hansen en s’envolant vers l’espace.
Comment ne pas être éblouis à l’idée que ses yeux ont vu des lieux qu’aucun être humain n’avait encore contemplés?
Je vous le dis avec confiance : ne freinons pas notre élan vers le progrès par peur de la différence.
La polarisation extrême est dangereuse, mais le consensus excessif l’est tout autant.
C’est à travers nos différences, et notre droit fondamental de les exprimer, que nous cultiverons l’esprit critique, la créativité et l’innovation. C’est à travers nos différences que nous bâtirons notre avenir collectif.
Au Canada, nous avons le grand privilège de vivre dans une démocratie bien établie. Nos institutions stables nous permettent d’exprimer librement nos opinions.
Nous devons continuer de protéger la sphère publique dans laquelle se déroulent nos débats nationaux : les écoles et les universités, les médias, les partis politiques, les syndicats et les organisations de la société civile. De même que les théâtres, les salles de concert et les musées, les salles d’audience et les chambres de nos assemblées législatives.
Le règlement harmonieux de nos divergences trouve sa plus belle expression dans la Charte canadienne des droits et libertés. La Charte assure que nos droits individuels, si chers à nos yeux, ne soient soumis qu’aux restrictions raisonnables nécessaires à la bonne marche d’une démocratie libre et pacifique.
Voilà ce que signifie vivre dans un État de droit. Dans une société ouverte comme la nôtre, le droit ne vise pas à restreindre, mais plutôt à garantir davantage de liberté pour tout le monde.
Notre système constitutionnel et notre cadre culturel nous permettent de rêver, d’explorer, d’innover et de faire des expériences.
Notre humour a cette touche d’autodérision. Nous croyons au leadership d’équipe. Nous ne confondons pas modestie et faiblesse. Et nous ne jugeons pas de la valeur d’une personne à l’épaisseur de son portefeuille.
Nous ne prétendons pas être parfaits, mais nous avançons dans cette direction.
Nous avons cette remarquable capacité de prendre du recul, d’analyser nos échecs et d’en tirer des leçons. Ce faisant, nous cherchons à comprendre, et non pas simplement à blâmer les autres.
Et nous savons que nous n’en faisons pas encore assez – pas assez les uns pour les autres ni pour les milliards de personnes qui, partout dans le monde, nous regardent avec une admiration tout à fait justifiée.
Notre pays couvre près de 7 p. 100 de la superficie terrestre du globe et détient 20 p. 100 de ses réserves d’eau douce, alors que nous ne comptons que pour un 0,5 p. 100 de la population mondiale.
Notre pays dispose des talents et des ressources dont le monde aura grand besoin au cours des prochaines décennies.
Les jeunes du Canada sont des citoyens du monde : ils sont instruits, profondément sensibilisés aux enjeux climatiques et dotés d’une remarquable maîtrise du numérique. Pourtant, tous ne parviennent pas à réaliser pleinement leur potentiel, freinés par les vents contraires des inégalités. En cela, nous échouons à les soutenir. Il est donc de notre responsabilité commune de corriger la trajectoire.
Plus nous ferons avancer notre projet commun de bâtir un avenir radieux pour le Canada, plus notre influence rayonnera sur la scène internationale. Pour y parvenir, nous devons faire preuve d’une ambition soutenue et audacieuse.
Pour propulser le Canada à la hauteur de son potentiel, il nous faut adopter une perspective nouvelle – ambitieuse et confiante – sur nous-mêmes et sur notre place dans le monde de demain.
Certains se souviendront peut-être de la parabole des trois maçons.
Un voyageur rencontre trois maçons au travail et leur demande : « Que faites-vous? »
Le premier répond : « Je taille des pierres. » Le deuxième dit : « Je construis un mur. »
Le troisième répond : « Je construis une cathédrale. »
Je suis consciente qu’il est parfois difficile de se sentir partie prenante du projet ambitieux de construire le Canada de demain.
Nous sommes tous inévitablement préoccupés par le quotidien : les exigences de nos enfants, de nos collègues, le coût de la vie.
Mais il n’en demeure pas moins que chacun et chacune, à sa façon, contribue à ce que deviendra le Canada.
L’édification de notre pays est le fruit de notre effort collectif. Il en va de même pour notre influence dans le monde.
Notre savoir-faire nous place déjà parmi les chefs de file mondiaux dans de nombreux domaines, de l’intelligence artificielle éthique aux technologies propres, en passant par les industries créatives et la recherche médicale.
Les nouvelles technologies à notre portée n’ont jamais été aussi puissantes, en plus d’être extrêmement attrayantes et largement accessibles.
Il faut toutefois veiller à ce que leur aspect pratique ne nous pousse pas à négliger les profonds bouleversements sociétaux qu’elles entraînent.
Vu le volume colossal des informations auxquelles nous pouvons accéder instantanément, il peut être très tentant de ne pas prêter suffisamment attention à la fiabilité des sources.
La ligne de démarcation entre connaissance et croyance, entre vérité et mensonge, entre faits et suppositions, devient de plus en plus floue. L’intelligence artificielle pourrait représenter une menace non seulement pour notre mode de vie et notre façon de travailler, mais aussi pour le contrôle que nous avons sur notre propre destinée.
Ces défis ne sont pourtant pas insurmontables.
Si nous demeurons vigilants, nous saurons les relever en nous appuyant sur des institutions publiques toujours dignes de confiance, un système d’éducation solide à tous les niveaux, des investissements soutenus dans la science, la recherche et le développement, ainsi que sur un secteur privé qui respecte les normes d’intégrité auxquelles s’attend la population canadienne.
Je tiens maintenant à m’adresser en particulier aux jeunes du Canada.
C’est aujourd’hui que vous commencez à construire le monde dans lequel vos enfants grandiront. Votre tâche immédiate est de vous construire vous-mêmes : apprenez, explorez, rêvez, mais, aussi, écoutez, hésitez, reculez.
Vous avez entre les mains, comme les générations qui vous ont précédés, des outils qui n’existaient pas quand vos parents sont nés. Surprenez-nous.
Et ne sous-estimez pas la chance que vous avez de grandir ici, même si vous êtes préoccupés, à juste titre, par les grands enjeux de notre époque : la santé de notre planète, la distribution inéquitable de la richesse, la violence des conflits armés.
Mais faites-vous confiance. Le Canada vous offre une grande liberté et d’immenses possibilités.
Le monde a les yeux rivés sur le pays que nous construisons ensemble.
L’ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, évoquait souvent les trois piliers des Nations Unies : sécurité, développement et droits de la personne.
Selon lui, la sécurité ne peut exister sans développement, le développement ne peut exister sans sécurité, et aucun des deux ne peut exister sans la protection des droits de la personne.
Cela s’applique autant au Canada qu’à tout autre endroit du monde.
Alors que nous mettons en œuvre des initiatives d’envergure pour renforcer notre sécurité et stimuler notre économie, notamment dans l’Arctique, il nous faut rester attentifs aux droits des personnes que cela touche directement, et il nous faut toujours veiller à une juste répartition des responsabilités et des avantages.
Notre sécurité collective repose avant tout sur la confiance que nous avons les uns envers les autres.
Bien sûr, je ne peux pas parler de sécurité sans saluer la contribution essentielle que les Forces armées canadiennes apportent à la paix, à la stabilité et à la sécurité, dans le monde et ici même, chez nous, lors de situations de crise.
Je lisais récemment un commentaire de la générale Jennie Carignan, chef d’état-major de la Défense, qui a décrit les Forces armées comme étant depuis longtemps des « exportateurs de sécurité ». Je pense qu’aujourd’hui, ce travail essentiel s’accompagne d’un regain de l’attention portée à la défense de notre vaste territoire.
À nos membres en uniforme, j’exprime ma profonde reconnaissance pour votre service, votre professionnalisme et votre engagement envers l’excellence. Je suis également très solidaire de vos familles, qui partagent les sacrifices que cet engagement implique.
Je suis ravie de voir que vos efforts de recrutement portent leurs fruits, et que davantage de Canadiens et Canadiennes, d’une grande diversité de genres, d’origines et de points de vue, choisissent d’embrasser la carrière militaire.
Les Forces font des progrès notables pour favoriser l’inclusion dans la dignité. C’est une modernisation qui s’appuie sur une fière tradition de respect et d’honneur et qui renforcera votre efficacité, le moral de vos membres et également votre influence, car vous refléterez plus fidèlement le pays que vous avez pour mission de protéger.
C’est pour moi un immense honneur d’assumer le rôle de commandante en chef du Canada.
À l’aube de mes nouvelles fonctions, je suis consciente du privilège qui m’est accordé, d’aller à la rencontre de Canadiennes et de Canadiens partout au pays et de découvrir la richesse des idées et des idéaux qui les animent.
Je me prépare à être surprise et confrontée à mes propres stéréotypes et biais inconscients, comme ce jour où une jeune Chinoise m’a fait sourire en trouvant que tout, à New York, était vieux. Je me ferai un plaisir d’apprendre et de partager avec vous mes réflexions sur le bonheur de découvrir les autres.
Et quand je serai appelée à représenter le Canada à l’extérieur du pays ou à accueillir des dignitaires étrangers chez nous, c’est cette richesse de voix canadiennes que j’ai l’intention de porter.
En particulier, j’espère pouvoir incarner chaque jour l’esprit d’empathie qui est au cœur de notre grand projet de réconciliation.
Ensemble, nous pouvons mettre à profit nos ressources extraordinaires, nos talents multiples, notre savoir-faire collectif et notre imagination sans limites.
Le monde a les yeux rivés sur nous, non pour copier ce que nous faisons, mais plutôt pour s’inspirer d’un pays qui cherche à bâtir un avenir porteur de sécurité, de prospérité et de dignité pour tous.
Merci. Thank you.
