Architecte de la Révolution tranquille, artisan de la victoire du Parti québécois en 1976, bouc émissaire de l’échec référendaire et du rapatriement de la Constitution canadienne, persona non grata à cause de ses liens avec la Gendarmerie royale du Canada, Claude Morin s’est éteint à l’âge de 96 ans.
Avant de voir sa carrière s’abîmer dans la controverse, l’homme à la pipe avait été l’un de ces bâtisseurs qui ont façonné le Québec d’aujourd’hui.
La première ministre du Québec, Christine Fréchette, a salué mardi sur les réseaux sociaux l’engagement de M. Morin.
«Il a marqué le Québec dans un moment charnière de notre histoire: la Révolution tranquille. Membre du gouvernement de René Lévesque, il a été un homme de tête, une éminence grise derrière de grandes réformes qui ont bâti la société dans laquelle nous avons la chance de nous épanouir», a déclaré Mme Fréchette.
Né le 16 mai 1929, à Montmorency, aujourd’hui un quartier de Québec, l’aîné de sept enfants réussit brillamment ses études avant d’obtenir une maîtrise en économie à l’Université Laval en 1954. Il en ajoutera une autre en bien-être social à l’Université Columbia de New York deux ans plus tard.
Il est nommé professeur à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, qui sera le vaste laboratoire où germeront mille idées qui transformeront le Québec à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Les libéraux provinciaux le remarquent. Lui-même est tenté par la politique, mais n’osant faire le saut, il se contente d’écrire grand nombre de discours du nouveau premier ministre québécois Jean Lesage.
En 1963, il se rapproche un peu plus de la vie politique. Quittant sa position universitaire confortable, il devient sous-ministre du tout nouveau ministère des Affaires fédérales-provinciales, ancêtre du Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes. Il contribue à jeter des ponts entre le Québec et le reste de la francophonie, particulièrement la France, mettant ainsi en œuvre une politique extérieure pour le Québec. À ce poste, il s’attire la rancune féroce des politiciens fédéraux comme Pierre Trudeau qui veulent, selon lui, remettre le Québec à sa place.
Longtemps associé aux libéraux, il pense que l’arrivée au pouvoir de l’Union nationale de Daniel Johnson père, en 1966, l’éloignera des coulisses du pouvoir et même de la fonction publique. À sa grande surprise, le nouveau premier ministre lui demande pourtant de rester à son poste.
Il assiste de près aux différentes péripéties des négociations fédérales-provinciales. Il sert aussi Jean-Jacques Bertrand et Robert Bourassa avant de quitter ses fonctions en octobre 1971. Il accepte alors un poste de professeur à l’École nationale d’administration publique (ÉNAP).
Il publie deux essais: Le Pouvoir québécois et Le Combat québécois. Dans son autobiographie Les choses comme elles étaient, il affirme que c’est en les écrivant qu’il devint indépendantiste.
En mai 1972, Claude Morin apporte sa crédibilité au Parti québécois en adhérant à la formation de René Lévesque. «Je prends parti pour le Parti québécois parce que, comme Québécois, je n’ai pas d’autre choix (...). Je crois que (...) il a moins de chance de se tromper que les autres partis. Il est plus dynamique, plus créateur, plus lucide», explique-t-il à l’époque.
Sa première excursion sur la scène politique se solde par un échec. En octobre 1973, aux élections générales, Claude Morin vient près de l’emporter dans la circonscription de Louis-Hébert, ne s’inclinant que par 777 votes face au libéral Gaston Desjardins. Il pourra savourer une douce revanche le 15 novembre 1976 lorsqu’il aura facilement le dessus dans le duel qui s’annonçait redoutable face à l’ancienne colombe fédérale aux airs de faucon, Jean Marchand. La majorité du futur ministre atteint 9543 voix.
Entre-temps, Claude Morin est parvenu à convertir René Lévesque et une majorité de militants péquistes à «l’étapisme» et au mécanisme référendaire. Si la stratégie ouvre la voie à la victoire future, elle sème aussi les graines de la discorde.
Après la victoire du 15 novembre, Claude Morin est nommé ministre des Affaires intergouvernementales. Il doit définir la stratégie en vue du référendum. En attendant, il joue la prudence, faisant valoir à son chef, selon le biographe de René Lévesque, Pierre Godin, que «tant nous sommes dans le régime, il faut jouer le jeu sans être dupes et gérer le Québec comme une province canadienne».
Il contribue à préparer la visite officielle de René Lévesque en France à l’automne 1977. Il reste l’un des plus fidèles soutiens au concept de la souveraineté-association. Il appuie une question référendaire demandant à la population non pas d’approuver la souveraineté, mais d’approuver des négociations pouvant mener à la souveraineté. Une étape de plus, donc.
La défaite du Oui au référendum de mai 1980 consommée, il est le négociateur du Québec pendant les discussions entourant le rapatriement de la Constitution canadienne. S’il parvient à tisser les liens d’une coalition de provinces, il voit ceux-ci s’effilocher et se rompre un soir de novembre 1981. Les provinces anglophones se retournent contre leur allié et concluent une entente avec le gouvernement fédéral. Depuis, aucun gouvernement québécois — qu’il soit péquiste ou libéral — n’a signé l’entente.
Ses divers échecs lui pèsent lourd. Il quitte le gouvernement, l’annonce en est faite en janvier 1982.
Est-il exclu du conseil des ministres par René Lévesque en raison de ses liens avec la police fédérale? A-t-il démissionné de son propre chef? Si certains, comme Pierre Godin, croient que le premier ministre l’a mis à la porte tout en respectant les formes, Claude Morin prend un long détour dans ses mémoires pour expliquer qu’il avait eu l’intention de quitter la scène politique avant même les élections d’avril 1981 qui reportèrent le PQ au pouvoir. Pour lui, l’échec de sa stratégie lui a donné l’occasion de démissionner.
Claude Morin retourne alors à ses anciennes amours: l’enseignement, à l’ÉNAP.
La bombe GRC
Au début des années 1990, il accepte de reprendre du service pour Jacques Parizeau. Dans le troisième tome de sa biographie sur l’ancien chef du Parti québécois, Pierre Duchesne — alors journaliste à Radio-Canada — révèle que Claude Morin préside alors un comité secret dont «la mission consistera à expliquer à la communauté internationale que l’heure du Québec souverain approche». Il rédige même un texte sur l’après-Meech.
Dans un procès-verbal du groupe, il est mentionné que «Claude Morin est de plus en plus invité par (les) représentants (des États-Unis) au Québec-Canada». Il a le vent en poupe; on le voit de plus en plus parmi les élus du parti.
Le 7 mai 1992, le journaliste Normand Lester révèle que Claude Morin a non seulement eu des liens avec la Gendarmerie royale du Canada (GRC), mais qu’il a de plus été rémunéré par le corps policier fédéral, et ce dès 1975.
Encore pis: il a continué d’être un informateur alors qu’il était ministre. Énorme scandale. Dans ses mémoires, il écrit qu’il a accepté l’invitation de la GRC «dans le but d’aller voir, d’accumuler des preuves» sur l’espionnage et les coups bas de la police fédérale contre le PQ. Il s’est toujours défendu d’avoir révélé quoi que ce soit d’important.
Alors, traître à la patrie et à la cause? Naïf qui voulut se montrer plus malin que le diable? Manipulateur machiavélique? Il est encore difficile d’établir les raisons qui ont poussé l’ancien ministre à se confier à la GRC. Une seule chose est sûre: sa carrière politique — même dans les coulisses — est bel et bien terminée.
De nombreux ouvrages
L’homme devient un pestiféré. Le Parti québécois coupe les ponts, certains demandent même son expulsion de la formation politique. Gilles Lesage écrit dans Le Devoir: «Depuis une semaine, force est de constater que le sphinx de la Colline parlementaire (...) a été déboulonné d’un piédestal construit avec patience et minutie depuis 30 ans.»
Après sa démission à titre de ministre, il avait pris la plume à de nombreuses reprises pour raconter sa version personnelle de l’histoire de l’État québécois après 1960. Il a notamment écrit des essais sur la diplomatie québécoise («L’Art de l’impossible»), le rapatriement de la Constitution canadienne (Lendemains piégés: du référendum à la nuit des longs couteaux) et ses collaborations avec les chefs de gouvernement du Québec (Mes premiers ministres).
La controverse provoquée par les révélations au sujet de ses liens avec la GRC l’a fortement ébranlé. Il tenta de s’en expliquer de nouveau en 2006 en publiant L’Affaire Morin: légendes, sottises et calomnies.
En 2014, il a publié le livre Je le dis comme je le pense dans lequel il aborde les thèmes de la souveraineté, de la vie politique et de la religion. Son ouvrage est présenté comme «une sorte de “testament” intellectuel».
