Le Parti conservateur du Canada a peut-être été le premier parti politique du pays à utiliser des images générées par l’IA dans une publicité, mais il ne sera pas le dernier, selon les experts.
Le parti a diffusé une vidéo sur les médias sociaux le 5 juin montrant des gens faisant la file à une banque alimentaire, perdant leur emploi et leur logement, avec comme conclusion qu’ils n’étaient «techniquement» qu’affamés, «techniquement» sans-abri ou «techniquement» sans emploi.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News
La publicité faisait référence à des données publiées par Statistique Canada, qui indiquaient que le Canada avait connu une récession technique au cours des trois premiers mois de 2026. Le parti a précisé que la publicité avait été produite à l’aide d’une IA générative. Elle intégrait également des images réelles du premier ministre Mark Carney éludant une question d’un journaliste qui l’interrogeait sur la récession au Canada.
«Je pense que de plus en plus de partis et d’acteurs s’appuieront sur cette technologie, car la production de ce type de contenu est peu coûteuse», a dit Anatoliy Gruzd, directeur de recherche au Social Media Lab de l’Université métropolitaine de Toronto. «Je pense que ce contenu sera principalement diffusé par le biais de communications informelles, via des groupes en ligne, des communautés et des discussions WhatsApp, où la surveillance exercée par les plateformes de communication ou, disons, d’autres instances de régulation est moins stricte.»
La publicité conservatrice a été publiée sur la page X de la vice-présidente du Parti conservateur, Melissa Lantsmann, et a totalisé 150 000 vues en seulement 20 jours.
Les experts en communication politique avertissent que l’utilisation croissante de l’IA générative dans les publicités ou les vidéos politiques pourrait contribuer à la perte de confiance des gens envers ce qu’ils voient en ligne.
Le Social Media Lab de l’Université TMU a publié en 2025 une étude explorant les attitudes du public à l’égard de l’utilisation de l’IA générative au Canada. Elle a révélé que 59 % des personnes interrogées estimaient ne plus pouvoir faire confiance aux nouvelles politiques qu’elles voyaient en ligne «en raison de la possibilité qu’elles soient fausses ou manipulées».
Plus des deux tiers des personnes interrogées s’inquiétaient également de l’influence potentielle de l’IA générative sur les futures élections.
«Elle devient vraiment omniprésente dans de nombreux autres aspects de la vie. Alors, pourquoi ne ferait-elle pas son apparition en politique aussi?», a déclaré Elizabeth Dubois, professeure agrégée à l’Université d’Ottawa spécialisée dans les utilisations politiques de l’IA. Mme Dubois prévient que les Canadiens devront bientôt faire le point sur ce qui constitue ou non une utilisation appropriée de l’IA.
«Nous n’avons pas encore de normes sociales claires concernant ces utilisations», a dit Mme Dubois à CTV News.
Certaines de ces normes prévoient notamment un étiquetage approprié ou tout autre type de mention indiquant aux spectateurs que le contenu qu’ils regardent a été créé à l’aide de l’intelligence artificielle. La publicité du Parti conservateur comporte effectivement une mention dans le coin inférieur droit de l’écran indiquant «Généré par l’IA».
«À l’instar de nombreuses organisations, le PCC explore des façons responsables d’utiliser l’IA pour améliorer ses communications», a expliqué Sarah Fischer, directrice des communications du Parti conservateur du Canada. «La transparence est importante. C’est pourquoi nous avons clairement indiqué l’utilisation de l’IA tant dans la légende de la vidéo que dans la vidéo elle-même.»
Mme Fischer a ajouté que la publicité avait été créée par des Canadiens travaillant dans le domaine du contenu numérique.
L’utilisation de l’IA dans les communications politiques s’est multipliée ces dernières années, et le président américain Donald Trump semble avoir ouvert la voie. En décembre 2024, alors qu’il commençait à menacer d’annexer le Canada pour en faire le 51e État, Trump a publié une image générée par l’IA le représentant debout à côté d’un drapeau canadien, le regard tourné vers une chaîne de montagnes, accompagnée de la légende «Oh Canada!»
La montagne représentée sur l’image était l’emblématique Cervin, situé dans les Alpes suisses, et non les Rocheuses canadiennes. En avril, Trump a publié une image générée par l’IA le représentant sous les traits d’une figure ressemblant à Jésus, ce qui a suscité de nombreuses critiques. Sur son compte Truth Social, Trump a par la suite affirmé que cette image était censée le représenter en tant que médecin.
«On peut créer des images, des personnes, des messages d’une manière qui était impossible auparavant, de façon très convaincante et à un coût relativement faible; l’attrait pour les campagnes électorales va donc être absolument irrésistible», a affirmé Scott Reid, ancien directeur des communications du premier ministre Paul Martin.
Bien que l’attrait soit indéniable pour ceux qui mènent des campagnes électorales, M. Reid met également en garde contre les dangers qui accompagnent la puissance de l’IA.
«On a non seulement la capacité de façonner des messages, mais aussi celle de manipuler les gens, de manipuler des personnalités établies, de les montrer en train de faire des choses qu’elles n’ont pas faites», a mentionné M. Reid. «C’est à la fois le pouvoir de manipuler les messages, mais c’est aussi la menace que cela soit utilisé pour diffuser de la désinformation de manière plus puissante et à une échelle bien plus grande que jamais auparavant.»
Le gouvernement fédéral a déposé le 10 juin le Safe Social Media Act, qui obligerait les plateformes de médias sociaux à étiqueter le contenu «généré synthétiquement» partagé sur leurs plateformes.
Et ce, malgré une recommandation formulée en 2024 par le directeur général des élections du Canada, Stéphane Perrault, visant à légiférer sur l’étiquetage du contenu lié aux élections. Le projet de loi récemment déposé ne mentionne toutefois pas l’obligation pour les partis politiques d’étiqueter les documents générés par l’IA.
M. Reid affirme que le mandat des directeurs de campagne électorale est de remporter la victoire et d’influencer le «public susceptible d’être convaincu», ce qui pourrait rendre l’utilisation de l’IA encore plus tentante. C’est pourquoi il estime également que des garde-fous doivent être mis en place.
«Si aucune règle n’est établie, nous assisterons à un niveau de désinformation et d’abus que nous n’avons littéralement jamais vu auparavant», a déclaré M. Reid à CTV News. «Tout le reste nous mènera à un climat encore plus toxique que celui dans lequel nous nous trouvons déjà, si l’on en juge par ce qui se passe sur les plateformes de médias sociaux.»

