Le premier ministre Mark Carney estime que le référendum en Alberta constitue un «bluff dangereux» si l’on croit que le résultat pourrait servir de levier dans de futures négociations.
M. Carney a expliqué avoir constaté ces effets de ses propres yeux lorsqu’il était gouverneur de la Banque d’Angleterre après le vote sur le Brexit, et a souligné que, dix ans plus tard, les Britanniques tentent toujours de réparer les dégâts causés par cette décision.
«Dans ces questions de séparation, on avance souvent l’argument suivant : “Votez pour cela et c’est une option gratuite. Votez pour cela et nous renforcerons notre position dans une future négociation.” C’est un bluff très dangereux», a déclaré M. Carney lors d’une conférence de presse à Ottawa lundi.
Il a invité les Canadiens à réfléchir aux référendums du Québec, soulignant que si la question est présentée comme «le commencement des négociations», pour certains, «c’est le commencement d’une vraie séparation».
La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a déclaré la semaine dernière qu’elle donnerait lieu à un référendum en octobre, demandant aux Albertains s’ils pensent que la province devait rester au sein du Canada ou plutôt entamer le processus juridique menant à un véritable référendum sur la séparation.
Mme Smith a soutenu dans une allocution télévisée la semaine dernière que ne pas poser cette question lors d’un référendum reviendrait à «museler les voix de centaines de milliers d’Albertains», ce qui, selon elle, serait injustifiable dans une démocratie.
Une pétition visant à déclencher un référendum sur la séparation de l’Alberta a été rejetée au début du mois par un juge.
Ce dernier a invoqué le fait que le gouvernement provincial n’avait pas consulté les communautés autochtones sur les conséquences qu’aurait la séparation sur leurs droits issus de traités. Le gouvernement de l’Alberta fait appel de cette décision.
Un important débat
Mme Smith a fait valoir la semaine dernière qu’attendre que la Cour ait terminé ce processus d’appel prolongerait un «débat très émotif et important».
Répondant aux commentaires du premier ministre lundi, Mme Smith a affirmé que la séparation était une question qui relevait de la décision des Albertains, et non d’Ottawa.
«Les frustrations des Albertains ont été alimentées par les dix dernières années de politiques désastreuses menées par Ottawa sous (…) Justin Trudeau», a soutenu Mme Smith dans un communiqué publié par son bureau.
«Je tiens également à rappeler à tous les Canadiens que nous ne devons pas ignorer les griefs légitimes des Albertains. Nous devrions plutôt nous concentrer sur la résolution de ces problèmes, sur le rétablissement de l’espoir au Canada et sur la démonstration que notre pays peut fonctionner et fonctionne effectivement.»
La députée conservatrice de l’Alberta Michelle Rempel Garner a fait écho aux propos de Mme Smith avant la période de questions de lundi. Elle a déclaré que M. Carney et le gouvernement fédéral «devraient faire preuve d’un peu d’humilité» lorsqu’ils parlent du référendum en Alberta.
«Il n’a pas le droit de pointer du doigt. Cela ne fait qu’empirer les choses et il n’aurait pas dû agir comme il l’a fait ce matin», a affirmé Mme Rempel Garner.
«On peut dire qu’il a échoué sur le Brexit. Il s’est positionné dans le cadre du “projet de la peur” et cela s’est retourné contre lui. Je lui déconseillerais fortement de recommencer, et le ton qu’il a adopté ce matin n’était pas responsable à cet égard.»
Le «projet de la peur» était un terme utilisé pour décrire les militants pro-Union européenne lors du référendum sur le Brexit de 2016. Ces derniers mettaient en garde contre le chaos économique qui suivrait un vote pour la sortie du Royaume-Uni de l’UE.
M. Carney a indiqué que le gouvernement examinait la question albertaine afin de s’assurer qu’elle est conforme à la loi sur la clarté référendaire, la loi fédérale adoptée après le référendum québécois de 1995.
La leader parlementaire du Bloc québécois, Christine Normandin, a soutenu que cette loi était «une aberration».
«Qu’on pense même y avoir recours en soi, c’est une forme d’attaque à l’intelligence de la population et une forme de déni démocratique», a-t-elle affirmé.
Fédéralisme de coopération
Le premier ministre Carney a déclaré qu’il comptait faire campagne pour l’unité nationale et montrer qu’un fédéralisme de coopération pouvait fonctionner.
Il a évoqué un accord qu’il a signé avec Mme Smith au début du mois, qui engage les deux ordres de gouvernement à œuvrer à la construction d’un nouvel oléoduc vers la côte Pacifique — à condition que les objectifs en matière de prix du carbone pour l’industrie soient atteints et que les projets de capture du carbone avancent.
Mme Rempel Garner a affirmé que M. Carney devait montrer qu’il prenait des «mesures concrètes» en précisant quand la construction d’un nouvel oléoduc commencerait.
Interrogé à savoir s’il avait tenté de dissuader Mme Smith de poser une question sur la séparation, M. Carney a répondu que «la première ministre ne suit pas toujours (ses) conseils».
Le premier ministre a affirmé qu’une telle campagne référendaire n’aidait pas alors que la province tente d’attirer des investisseurs pour un pipeline.
Il a souligné que les électeurs n’avaient pas donné au gouvernement de Mme Smith le mandat de franchir ce pas.
«Est-ce la volonté démocratique des Albertains? Ont-ils voté pour cela lors des dernières élections provinciales? Non, ils ne l’ont pas fait. Cela ne figurait pas sur le bulletin de vote, ce n’était pas dans les mandats ou les programmes du parti au pouvoir et de l’opposition officielle, a déclaré M. Carney. C’est comme ça.»
Le chef conservateur Pierre Poilievre, qui représente une circonscription de l’Alberta, a déclaré la semaine dernière que lui et le reste de son caucus feraient campagne pour que la province reste au sein du Canada.
Interrogé lundi sur la question de savoir s’il avait eu des discussions avec des députés d’autres partis au sujet d’une initiative multipartite en faveur de l’unité, le député libéral de Calgary Corey Hogan a affirmé lors d’une conférence de presse à Ottawa qu’il n’y avait «aucune dimension partisane à cela».
«Nous sommes tous pro-Canada, a-t-il soutenu. Nous avons bien sûr eu de nombreuses discussions sur la meilleure façon d’aborder cela. Il y aura toujours des désaccords sur les tactiques à adopter entre les individus, mais fondamentalement, nous sommes tous du même côté. Nous sommes du côté du Canada.»
La séparation est «inconcevable pour la plupart d’entre nous», a indiqué la ministre de la Gestion des urgences, Eleanor Olszewski, qui représente une circonscription d’Edmonton.
«Je me concentre simplement sur l’obtention d’un résultat aussi décisif que possible pour les Albertains qui affirment vouloir défendre ce pays et y rester», a déclaré la ministre.
«Je vais travailler d’arrache-pied d’ici au 19 octobre pour m’assurer que les Albertains comprennent à quel point le gouvernement fédéral s’efforce de faire en sorte que la voix de l’Alberta soit entendue au sein du gouvernement.»
