Ruba Ghazal, Véronique Cloutier, Guylaine Tremblay et plus de 600 autres cosignataires d’une lettre ouverte publiée mardi réclament auprès de la première ministre Christine Fréchette l’adoption d’une loi et d’autres mesures «fortes» visant à prévenir les féminicides.
«Aujourd’hui, je prends la parole pour partager l’indignation, la tristesse et l’épuisement que beaucoup trop de femmes et d’hommes ressentent en ce moment au Québec», a lancé Mme Ghazal en conférence de presse devant les bureaux de la première ministre Fréchette en matinée.
Accompagnée de plusieurs cosignataires de la lettre, la co-porte-parole de Québec solidaire (QS) a confié avoir reçu plusieurs témoignages bouleversants après le meurtre d’Hiba Elrhazi la semaine dernière et qu’elle avait ressenti la nécessité d’agir.
«Il est impossible pour moi de rester les bras croisés face à cette violence… Je sens que je ne suis pas la seule, on est plusieurs à ne plus être capables de rester impuissantes», a dit Mme Ghazal.
«Derrière chaque femme qui perd la vie, il y a une famille détruite. Il y a des enfants marqués à vie, des orphelins, des cercles d’amis impuissants et toute une communauté qui ne comprend pas comment est-ce que c’est possible et comment c’est arrivé.»
— Ruba Ghazal, co-porte-parole de Québec solidaire
Mme Ghazal et les signataires de la lettre, incluant aussi Ingrid Falaise, réclament notamment l’adoption d’une «loi Gabie Renaud», qui permettrait notamment aux femmes de savoir si leur partenaire a des antécédents de violence.
«Vous avez maintenant les moyens, Mme la première ministre, d’agir. Rouvrez le parlement et adoptez, en vous appuyant sur des expertes du terrain, une loi Gabie Renaud [...] Parce que l’information, c’est le pouvoir de comprendre le danger, de se protéger, de rester en vie», a lancé la co-porte-parole solidaire à l’intention de Mme Fréchette, lors de son point de presse.
En entrevue avec Noovo Info, la coordonatrice générale de la Coalition féministe contre la violence envers les femmes, a expliqué que l’enjeu de cette mesure est de ne pas faire sentir les femmes «encore responsables» en leur disant «Ah vous étiez au courant Madame». Elle a ajouté qu’il doit y avoir de la formation.
Un ministère dédié?
L’élue de QS demande aussi la création d’un ministère des Droits des femmes et de l’Égalité, qui serait doté de pouvoirs et d’un budget conséquent et qui prendrait la place du secrétariat à la Condition féminine, pour éviter que l’enjeu de la violence faite aux femmes ne soit «relégué au second rang».
«Les ressources existent, l’argent est là. Tout ce qui manque, Mme la première ministre, c’est la volonté politique», a insisté Mme Ghazal, qui refuse de considérer désormais les féminicides comme des «fatalités».
«Madame la première ministre, agissez pour celles qui ne peuvent plus parler. Agissez pour celles qui aujourd’hui vivent la peur au ventre, chez elles. Et agissez surtout pour la prochaine qui est encore en vie. S’il vous plait, ne laissez pas cette occasion passer», a poursuivi Mme Ghazal.
«Combien ça en prend, de mortes, pour qu’on agisse?»
La comédienne et autrice Ingrid Falaise a pris la parole après Ruba Ghazal.
«Est-ce que ce n’est pas aujourd’hui un enjeu de sécurité publique majeur? Ou est-ce que c’est en train de devenir banal? Parce que non, ce ne sont pas des faits divers. Ce sont des vies qu’on n’a pas su protéger», a-t-elle lancé.
Mme Falaise a notamment partagé la violence conjugale dont elle a elle-même été victime dans Le Monstre et Le Monstre: la suite et a pris la parole à de nombreuses reprises sur cet enjeu au cours des dernières années. Pourtant, elle a l’impression que rien ne change.
«Depuis 10 ans, rien ne s’arrête. Il ne se passe pas une journée sans que je reçoive un message d’une femme prise au piège du contrôle coercitif, de la violence post séparation, de la violence conjugale. Et chaque fois, elle a peur d’être la prochaine. Chaque fois, j’ai peur qu’elle soit la prochaine», a-t-elle lâché.
Mme Falaise a également remis en doute les efforts déployés pour enrayer le fléau de la violence conjugale dans la société.
«Combien ça en prend, de mortes, pour qu’on agisse? J’ose poser la question tout haut: si des femmes tuaient autant d’hommes en contexte de violence conjugale, est-ce que l’urgence serait décrétée? La violence masculine est un enjeu de sécurité publique», a-t-elle martelé.
Ingrid Falaise a justement interpellé les hommes par la suite, pour les inciter directement à en faire plus.
«Les gars, soyez alliés. Refusez le silence. Parce que le silence protège la violence.»
— Ingrid Falaise, comédienne et autrice
Elle a ensuite à nouveau tourné son attention vers Christine Fréchette.
«Madame la première ministre, j’ai l’espoir au bout des bras. Vous avez, en début de mandat, la chance d’être à la hauteur de l’urgence. Les solutions sont là. J’ose croire que vous ferez enfin les choses différemment», a-t-elle conclu.
À propos du rôle que les hommes peuvent jouer dans la conversation, l’auteure-compositrice-interprète, Safia Nolin, explique qu’il est important pour les hommes de «jump in» dans celle-ci et qu’ils s’éduquent.
«Consommer aussi des trucs qui sont faits par des femmes. Lire des livres, écouter des films, écouter de la musique… Se concentrer sur essayer de se déconstruire réellement et d’essayer d’être un vrai allié.»
— Safia Nolin, auteure-compositrice-interprète
«Rouvrir le parlement» pour agir rapidement
Alors que l’Assemblée nationale est prorogée jusqu’au 5 mai, les signataires ont demandé à la première ministre de rouvrir le parlement afin d’adopter rapidement de nouvelles mesures.
Dans une lettre ouverte envoyée aux médias et publiée mardi, les signataires interpellent directement la nouvelle première ministre, Christine Fréchette, afin qu’elle agisse dès «maintenant» pour éviter de nouveaux drames.
«Nous refusons d’attendre le prochain féminicide, et nous espérons que vous aussi.»
— Extrait de la lettre ouverte
Les signataires ont aussi demandé à Mme Fréchette de soutenir les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale en leur offrant un financement stable et suffisant.
Loi de Clare à venir
Après avoir annoncé la formation de son conseil des ministres, Mme Fréchette a prononcé un discours dans lequel elle s’est adressée «à toutes les victimes de violence conjugale et leurs proches pour leur dire ‘’je ne vous oublie pas’’. C’est pourquoi on va présenter un projet de loi inspiré de la loi de Clare. Ça va permettre aux femmes de pouvoir solliciter les policiers pour connaître les antécédents de leur conjoint.»
Mme Fréchette a affirmé que son gouvernement avait «un travail colossal» pour venir en aide aux femmes victimes de violence conjugale, invoquant notamment «le déploiement des bracelets anti-rapprochement» et «l’augmentation du nombre de places en hébergement», tout en reconnaissant que «malgré tout, c’est insuffisant. Depuis le début de l’année, neuf féminicides. Neuf féminicides. Pensons-y. Comme femme, comme première ministre du Québec, je le dis clairement, il faut que ça cesse.»
Elle a donc demandé à ses ministres de la Sécurité intérieure, de l’Habitation et de la Condition féminine d’augmenter justement le nombre de places disponibles en maisons d’hébergement. «C’est essentiel», a-t-elle affirmé sous les applaudissements de son nouveau conseil des ministres.
Depuis le début de 2026, neuf féminicides présumés sont survenus au Québec en contexte de violence conjugale, soit autant que pour toute l’année 2025.
Voici le contenu de la lettre ouverte de la co-porte-parole de QS et de ses collaborateurs:
Avec de l’information de La Presse canadienne


