La cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Cindy Woodhouse Nepinak, s’apprête à réaliser ce que ses prédécesseurs ont cherché à obtenir pendant des années, c’est-à-dire de tenir une réunion en face-à-face avec le premier ministre du Canada et les premiers ministres des provinces et des territoires.
«Je pense à certains de nos anciens dirigeants qui ont dû se battre avec acharnement rien que pour ouvrir ces portes, et j’aimerais qu’ils puissent voir cela aujourd’hui», a récemment déclaré Mme Woodhouse Nepinak entre deux réunions de dernière minute pour préparer la rencontre entre les Premières Nations et les premiers ministres qui se tiendra lundi à Ottawa.
«C’est un événement historique, mais en même temps, nous ne voulons pas que ce soit un événement ponctuel. Nous ne voulons pas que cela tombe à plat et ne redonne plus d’espoir.»
Cette rencontre intervient alors que le premier ministre Mark Carney s’efforce d’accélérer l’approbation et le développement de grands projets — des efforts qui, selon certains chefs des Premières Nations, menacent leurs droits.
Les tensions entre Ottawa et les Premières Nations au Canada ont atteint leur paroxysme peu après l’élection de M. Carney en 2025, lorsque son gouvernement a adopté une loi visant à créer un nouvel organisme chargé de veiller au développement des grands projets, dits d’intérêt national, et de les approuver dans un délai d’un an.
Les dirigeants des Premières Nations ont averti que ces délais raccourcis porteraient atteinte à leurs droits et donneraient lieu à des recours judiciaires. Les gouvernements provinciaux ont adopté des lois similaires.
L’Assemblée des Premières Nations se prépare depuis des mois à cette réunion en organisant des assemblées publiques avec les chefs autochtones afin de discuter des mesures qu’ils souhaitent voir les gouvernements prendre. Gina Wilson, qui a récemment occupé le poste de sous-ministre aux Services aux Autochtones Canada, a aidé à conseiller les chefs dans la définition de leurs priorités pour la réunion.
L’APN a publié la semaine dernière plusieurs documents de prise de position sur le développement économique, le maintien de l’ordre et la sécurité publique, l’emploi et la santé.
L’un des principaux objectifs des dirigeants des Premières Nations à l’approche de cette réunion est la création d’un fonds souverain des Premières Nations. Ce fonds, proposé par la Première Nation des Chippewas de la Thames, située dans le sud-ouest de l’Ontario, permettrait de mettre en commun des capitaux afin de garantir que les Autochtones puissent se constituer une richesse à long terme au sein de leurs communautés et investir dans des projets.
Le chef de la Première Nation des Chippewas de la Thames, Joe Miskokomon, a déclaré à La Presse Canadienne que ce fonds contournerait les gouvernements et permettrait de lancer plus rapidement des projets d’envergure en donnant aux communautés davantage d’autonomie en matière d’investissements.
La réunion de lundi sera précédée d’une journée de cérémonie dimanche, organisée par l’APN. Mme Woodhouse Nepinak a rappelé que de telles cérémonies traditionnelles autochtones étaient autrefois interdites en vertu de la Loi sur les Indiens et qu’il est important que M. Carney et les premiers ministres y assistent.
Les Premières Nations seront représentées lors de la réunion à huis clos de lundi principalement par des chefs régionaux de l’APN. Le Bureau du Conseil privé n’a pas précisé quels premiers ministres assisteraient au Conseil de la fédération avec les chefs autochtones.
Mme Woodhouse Nepinak souhaite que la réunion soit retransmise au public et elle continue de faire pression sur le Bureau du Conseil privé pour qu’il y donne suite.
Il s’agit de la première réunion de ce type depuis 2005, année où les premiers ministres provinciaux et le premier ministre canadien de l’époque, Paul Martin, avaient rencontré des dirigeants autochtones à Kelowna, en Colombie-Britannique, afin de trouver des moyens de combler les écarts socio-économiques au sein de leurs communautés.
L’évènement avait réuni un millier de personnes, dont des représentants de l’APN, de l’Inuit Tapiriit Kanatami, du Ralliement national des Métis (RNM) et de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC). Il visait à faire évoluer les politiques, en passant d’une approche imposée par les gouvernements canadiens à une approche plus collaborative.
La réunion s’était conclue par des engagements des gouvernements à consacrer des milliards de dollars à la réduction des taux de mortalité infantile, à l’augmentation des taux de scolarisation et à la lutte contre le chômage — l’Accord de Kelowna. Toutefois, les progrès ont été freinés lorsque le gouvernement de Paul Martin est tombé quelques jours seulement après la fin des réunions.
Le premier ministre conservateur Stephen Harper, qui a succédé au libéral Paul Martin, a lancé un programme de développement des ressources naturelles. Cela a entraîné de nouvelles tensions entre Ottawa et les peuples autochtones, qui ont culminé avec le mouvement de protestation «Idle No More» en 2012.
Jeff Copenance, chef de la Première Nation des Ojibways d’Onigaming, croit que la rencontre de lundi n’aurait pas lieu si Mark Carney n’avait pas pris conscience que son programme de développement économique ne pouvait pas avancer sans les Premières Nations.
«La seule façon pour lui de faire adopter son programme avec succès, sans qu’il soit bloqué par les tribunaux ou par des manifestations, est de s’adresser directement aux Premières Nations», souligne-t-il.
Cindy Woodhouse Nepinak souhaite, pour éviter un échec comme celui de l’Accord de Kelowna, que les premiers ministres fassent preuve de volonté politique et de cohérence.
«S’il n’y a pas de volonté politique de travailler ensemble, alors rien ne changera», dit-elle.
Manifestants attendus
Russ Diabo, expert politique mohawk, craint également que la réunion ne se concentre exclusivement sur les aspects économiques et n’évite les discussions plus délicates concernant les droits des Premières Nations.
Il a contribué à l’organisation d’une manifestation, affirmant qu’il ne faisait pas confiance à l’APN pour agir dans les intérêts supérieurs des communautés autochtones, et d’une contre-réunion rassemblant des dirigeants et des militants.
«Tout est entièrement orchestré et le résultat est déjà prédéterminé», déplore M. Diabo. Il accuse l’APN de collaborer trop étroitement avec le gouvernement fédéral, alors qu’Ottawa s’efforce de négocier la cession des droits des Premières Nations par le moyen de règlements financiers.
Lors de la contre-réunion de dimanche, des chefs héréditaires, des militants et des jeunes s’exprimeront pour faire part de leur opposition à la loi sur les grands projets d’intérêt national et de ce qu’ils considèrent comme une mise à l’écart des droits des autochtones.
«Je ne vois aucune province de ce pays où les droits ancestraux et issus de traités ne sont pas bafoués par la législation et les politiques provinciales», a déclaré M. Diabo.
Le réseau Truth Before Reconciliation appelle les gouvernements fédéral et provinciaux à reconnaître les titulaires de droits comme principaux décideurs, à mettre en place un processus décisionnel ancré dans les Premières Nations et respectueux des gouvernements traditionnels, et à exiger des mandats communautaires avant toute modification législative.
«Aucune législation concernant les autochtones ne devrait être adoptée sans une participation et une autorisation communautaires documentées. La consultation doit avoir lieu avant la rédaction de la législation, et non après que les décisions politiques ont été prises», a écrit M. Diabo dans une lettre concernant la contre-réunion.
Son message trouve un écho auprès du chef de la nation crie d’Onion Lake, qui aurait adressé une mise en demeure à l’Assemblée des Premières Nations avant la réunion de lundi.
«Nous respectons les choix des nations qui participent par l’intermédiaire de l’APN, et nous attendons le même respect pour notre décision de suivre notre propre voie», a déclaré le chef Pete Chief.
Pour Mme Woodhouse Nepinak, les Premières Nations se trouvaient à la croisée des chemins et de nombreux chefs considéraient la réunion de lundi avec les premiers ministres comme une occasion de tracer une nouvelle voie pour l’avenir.
«Je souhaite que nous parvenions à un stade où nous pourrons avoir des discussions et des débats constructifs pour trouver la voie à suivre. C’est tout ce que nous pouvons faire: faire de notre mieux chaque jour.»

