Le voyage de Mark Carney en Turquie, prévu mercredi, marque la toute première visite bilatérale d’un premier ministre canadien dans ce pays.
M. Carney s’entretiendra avec le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara mercredi, avant de se rendre à Istanbul pour une série de rencontres d’affaires. Son bureau ne divulgue pas l’identité des autres personnes qu’il prévoit rencontrer avant ce voyage.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Alors que Reuters rapporte que le Canada et la Turquie signeront une déclaration commune visant à renforcer leurs liens dans quatre domaines, dont la défense et l’énergie, les hauts responsables ont refusé à plusieurs reprises de préciser la nature des annonces attendues, se contentant d’indiquer qu’une annonce serait faite.
Une autre source gouvernementale a laissé entendre que ce qui est en cours d’élaboration n’est pas encore suffisamment finalisé pour pouvoir être divulgué.
Les responsables ont toutefois précisé que les domaines prioritaires en matière de commerce comprennent la défense, l’énergie, l’exploitation minière, la technologie et l’agriculture.
Le professeur Thomas Juneau, spécialiste des affaires internationales à l’Université d’Ottawa, qualifie la Turquie d’«autocratie compétitive» – un régime trop éloigné de la démocratie pour être considéré comme tel.
L’ancien analyste des politiques au Moyen-Orient pour le ministère de la Défense nationale partage l’analyse du gouvernement Carney selon laquelle la diversification des échanges commerciaux au-delà des États-Unis nécessite d’aller au-delà des relations avec de pures démocraties.
«Le défi, si, pour des raisons morales, nous décidons de limiter nos efforts de diversification aux démocraties, c’est qu’il n’y en a tout simplement pas tant que ça», a expliqué M. Juneau.
«Si nous voulons sérieusement réussir à diversifier nos partenariats, nos échanges commerciaux et notre sécurité, nous devons tout simplement aller au-delà du petit nombre de démocraties, ce qui inclut des pays comme l’Arabie saoudite ou la Turquie, avec lesquels nous avons certes des intérêts communs, mais avec lesquels nous avons également de sérieux désaccords», a-t-il ajouté à CTV News.
«Le Canada entretient certainement des relations avec des pays dont il ne partage pas à 100 % les valeurs à tous les égards», a déclaré un haut fonctionnaire lors de la séance d’information.

En juillet, s’exprimant en Arabie saoudite lors du même voyage du G20 qui l’avait conduit à Ankara, M. Carney a affirmé qu’il estimait que «donner des leçons aux pays à distance est une stratégie inefficace».
Lors du sommet du G20, le Canada et la Turquie ont annoncé qu’ils entamaient officiellement des pourparlers en vue d’un accord de libre-échange.
Le resserrement des liens avec la Turquie a suscité des critiques, notamment de la part de l’importante diaspora arménienne du Canada.
«En tant que Canadiens, nous appuyons pleinement les efforts du gouvernement visant à diversifier les relations commerciales. Nous ne croyons tout simplement pas que la Turquie soit le bon partenaire», a réagi Sevag Belian du Comité national arménien du Canada à CTV News, mentionnant spécifiquement les préoccupations en matière de droits de la personne et le «rôle déstabilisateur» du pays dans la région.
M. Belian affirme que la communauté réagit à ce voyage avec «inquiétudes et préoccupations».
Il explique que la plus grande crainte est que, dans le cadre de ce resserrement des liens, le Canada revienne sur sa position concernant la reconnaissance du génocide arménien. Le Canada a officiellement reconnu le génocide arménien en 2004.
«Nous craignons vivement que la partie turque ne mette cette question [reconnaissance du génocide arménien] sur la table. Mais nous espérons que la partie canadienne ne cédera pas.»
— Sevag Belian du Comité national arménien du Canada
Bessma Momani, de l’Université de Waterloo, ne pense pas que la question sera réexaminée. Elle précise toutefois à CTV News que, pour que l’analyse coûts-avantages des relations avec la Turquie en vaille la peine, ce voyage doit représenter davantage qu’une simple série de séances photo.
«Pour que cela en vaille la peine, il faut conclure de véritables ententes, réaliser des investissements, faire en sorte que des entreprises — tant canadiennes investissant en Turquie que turques investissant ici — s’engagent : ce sera là la preuve du succès», a dit Mme Momani.
Cet été, le gouvernement a mené des consultations permettant aux Canadiens de se prononcer sur un éventuel accord de libre-échange avec la Turquie. Bien que le processus se soit achevé le 14 septembre, un résumé des conclusions n’a pas encore été publié, et les responsables présents à la séance d’information ont refusé de donner un aperçu de ces conclusions.
Les relations en matière de défense ont été mouvementées, le Canada ayant suspendu les permis d’exportation d’armes en 2020. Un rapport gouvernemental a mis en évidence que le pays utilisait de la technologie militaire canadienne, notamment des capteurs embarqués sur des drones turcs, dans le conflit de la région du Haut-Karabakh, en Azerbaïdjan.
Cette interdiction a été levée en 2024, le Canada évaluant désormais les exportations au cas par cas.
«Nous sommes en mesure de reprendre des relations d’exportation plus régulières, et nous continuerons à surveiller la situation», a indiqué un responsable gouvernemental.

M. Carney sera accompagné lors de ce voyage par la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, et le ministre des Ressources naturelles, Tim Hodgson. Mme Anand s’est rendue en Turquie en mars et a accueilli son homologue au Canada en juin.
Le Canada a fait l’objet de critiques pour ne pas avoir condamné expressément la répression en cours en Turquie à l’encontre des groupes LGBTQ2S+. Mme Anand a déclaré que cela ne devait pas être interprété comme un manque de solidarité envers les personnes opprimées.
Mardi, de hauts responsables gouvernementaux ont souligné que le Canada avait adhéré à cette déclaration de la Coalition pour l’égalité des droits condamnant la persécution des militants LGBTIQ+ à l’échelle mondiale comme une violation des droits de la personne. Cette déclaration ne mentionne pas spécifiquement la Turquie.
La présence de M. Hodgson souligne l’importance du secteur énergétique canadien pour ces relations commerciales en plein essor, bien que les responsables gouvernementaux n’aient pas précisé si un accord portant sur l’achat de réacteurs CANDU ou de réacteurs modulaires de petites tailles (SMR) canadiens était à l’ordre du jour de ce voyage.
La Turquie est «désespérément à la recherche d’énergie», a mentionné Bessma Momani, soulignant sa dépendance passée à l’égard de pays «peu fiables» comme l’Iran et la Russie.
«Elle souhaiterait vivement que les pays occidentaux, membres de l’OTAN, lui fournissent autant d’énergie que possible, qu’il s’agisse d’énergie nucléaire, de GNL ou de toute autre technologie propre. Tout cela correspond, selon moi, à un besoin désespéré de la Turquie», a-t-elle conclu.
