Plusieurs députés conservateurs expriment en privé de profondes inquiétudes quant au leadership de Pierre Poilievre. Certains ont même affirmé à CTV News qu’ils ne croyaient pas qu’il serait encore à la tête du parti lorsque les prochaines élections fédérales seront déclenchées.
CTV News s’est entretenue avec 17 membres du caucus conservateur provenant de toutes les régions du pays. Tous ont bénéficié de l’anonymat afin de s’exprimer en toute franchise sur les défis du parti et ses préoccupations internes.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Plus précisément, on a interrogé les députés au sujet d’un récent sondage de Nanos Research commandé par CTV News, qui concluait que le premier ministre Mark Carney n’avait «aucun rival évident» lorsqu’on leur présentait une liste de politiciens conservateurs.
Selon ce sondage, 33% des Canadiens interrogés ont déclaré que «personne ne peut battre» M. Carney. L’ancien premier ministre Stephen Harper, quant à lui, a recueilli 16 % des appuis, tandis que M. Poilievre a obtenu 15 % des voix.
Tous les députés conservateurs qui se sont entretenus avec CTV News, à l’exception de deux d’entre eux, ont souscrit à l’analyse de Nanos. Bien que M. Poilievre demeure populaire dans l’Ouest, en particulier en Alberta, ils se montrent pessimistes quant à la capacité d’un chef conservateur de battre M. Carney lors d’une élection générale. Ils n’attribuent pas nécessairement les difficultés du parti au chef, mais ils ont également livré des analyses franches et sombres de la situation des conservateurs après avoir passé du temps auprès de leurs électeurs partout au pays cet été.
Cinq députés ont désigné l’Ontario comme une région particulièrement problématique, affirmant que certains électeurs traditionnellement conservateurs se sont tournés vers Mark Carney et son leadership. Un député l’a dit sans détour : «Nous sommes dans une situation très difficile en Ontario.» Lorsqu’on lui a demandé ce qui se passerait si des élections étaient déclenchées demain, le député a répondu : «Je ne veux même pas y penser.»
Un autre député, qui représente une circonscription rurale de la province, a décrit un mécontentement croissant à l’égard de Pierre Poilievre chez les aînés et les femmes, tout en affirmant qu’il restait encore du temps au parti pour se redresser.
Ce même député a également qualifié l’élection partielle qui n’a pas encore été déclenchée à Brantford, en Ontario — après que Larry Brock eut annoncé la semaine dernière qu’il démissionnerait en septembre — de test décisif pour le parti. La circonscription est conservatrice depuis 2008, et le député a déclaré que si les conservateurs ne parvenaient pas à conserver ce siège, le leadership de Poilievre serait gravement menacé.
S’adressant à CTV News, le député ontarien a comparé la situation à la défaite des libéraux à Toronto-St. Paul’s en 2024, une défaite largement considérée comme un tournant qui a accéléré la pression sur le premier ministre de l’époque, Justin Trudeau, avant qu’il ne démissionne de son poste de chef du Parti libéral.
Par ailleurs, un député de la région de l’Atlantique a qualifié le soutien dont bénéficie le parti dans la région de «s’étant effondré», ajoutant que lorsqu’ils frappent aux portes de leurs électeurs, ceux-ci leur disent que Pierre Poilievre n’est pas apprécié. Il estime également que le parti en souffrirait si des élections fédérales avaient lieu demain.
Selon le sondage Nanos, les Canadiens de la région de l’Atlantique constituent le groupe régional le plus important à estimer qu’il n’y a actuellement aucun challenger conservateur évident face à Carney.
Le soutien au chef conservateur parmi les députés de l’Ouest semble plus solide, mais certaines inquiétudes persistent.
Un député de l’Alberta interrogé par CTV News a exprimé un soutien sans équivoque à Pierre Poilievre, tandis qu’un autre de cette province a déclaré que les membres du caucus devaient «se calmer», faisant valoir que le chef reste un excellent communicateur, capable de battre Mark Carney lors de la prochaine campagne.
Cependant, un autre député de l’Ouest a estimé que M. Poilievre devrait envisager de se retirer.
«Pierre a fait un travail remarquable lors de la dernière élection, mais la donne a changé. Il doit savoir lire l’ambiance. De nombreux députés craignent de perdre leur siège, y compris ceux de l’Ouest canadien.»
— Député conservateur
Le député a ajouté que le chef «mérite la dignité de démissionner selon ses propres conditions afin de préserver le mouvement conservateur».
Un autre député d’une région rurale de l’Ontario a confié qu’il restait fidèle à M. Poilievre et, bien qu’il comprenne les préoccupations de ses collègues concernant les perspectives des conservateurs, il a souligné que la politique peut changer rapidement, surtout dans ce contexte instable.
«Beaucoup de gens, y compris des conservateurs, ne pensaient pas que Stephen Harper pourrait battre Paul Martin en 2006, et regardez ce qui s’est passé», a-t-il rapporté. «Il va devenir beaucoup plus difficile pour le premier ministre de tenir les promesses qu’il a faites aux Canadiens pendant la campagne électorale, et nous continuerons de le souligner.»
La députée conservatrice de longue date Michelle Rempel Garner ne figurait pas parmi les députés interrogés par CTV News, mais dans un récent article en ligne, elle a écrit : «Pour que des progrès soient réalisés, un mouvement doit faire preuve de bienveillance envers un chef qui décide, à son tour, de faire preuve d’humilité et de discipline après un revers.»
S’adressant aux journalistes lors d’une conférence de presse à Ottawa mardi, lorsqu’on lui a posé des questions sur l’avenir du parti, Mme Rempel Garner a dit qu’elle estimait «qu’il est très salutaire pour tout parti politique de traverser une période d’introspection».
Lorsqu’on lui a demandé si elle pensait que les conservateurs pouvaient remporter une élection sous la direction de M. Poilievre, Mme Rempel Garner a répondu : «Oui, je le pense.»
La Chambre des communes doit reprendre ses travaux le 21 septembre, et plusieurs députés interrogés par CTV News affirment que la clé pour que M. Poilievre conserve l’appui de son caucus réside dans son niveau d’interaction avec les députés une fois que la Chambre aura repris ses travaux.
Environ la moitié des députés interrogés par CTV News ont déclaré qu’il s’était montré distant au cours des derniers mois de la dernière session, juste avant que la Chambre ne parte en pause estivale, et que le moral en avait souffert alors que M. Carney consolidait sa majorité et que la réalité de plusieurs années passées dans l’opposition s’imposait.
Comme l’a simplement avoué un député chevronné du parti : «Être dans l’opposition, ça crève.»


