Bien avant de devenir chef de la police de Montréal, Fady Dagher a eu sa leçon sur le profilage racial.
En 1990, il servait dans une brigade antigang du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).
Il se souvient d’une conversation qu’il a eue avec un membre d’un gang de rue qui lui a permis de mieux comprendre ce qu’il faisait de mal dans sa fonction de policier.
Il se remémore les paroles de cet homme, qui avait dit à Fady Dagher qu’il le regardait comme s’il était un sapin de Noël.
Des décennies plus tard, Fady Dagher dirige désormais le service, qui a été secoué en juin dernier par un scandale de racisme et d’inconduite policière l’obligeant à démanteler une unité de patrouille composée de seize agents.
En juin, trois agents de cette unité, affectés au quartier multiculturel de Montréal-Nord, ont été suspendus et font l’objet d’une enquête pour des allégations d’infractions pénales. D’autres membres de l’unité ont été réaffectés.
Des années après ses expériences personnelles, le profilage racial est devenu l’une des causes que souhaite combattre Fady Dagher, a-t-il dit en entrevue avec La Presse Canadienne.
Il considère que dans les années 90, les policiers ne comprenaient pas nécessairement la culture émergente du rap et du hip-hop, et qu’ils effectuaient parfois une association entre l’appartenance à une gang de rue avec le fait d’être noir, de porter des bijoux d’or ou de conduire une voiture de luxe.
Mais durant cette conversation fondatrice avec un membre d’une gang de rue, celui-ci aurait pointé du doigt un couple blanc d’âge moyen près d’eux, demandant à Fady Dagher pourquoi il ne prêtait pas autant attention à eux qu’à lui.
M. Dagher se rappelle avoir été pris de court par cette remarque. Il a expliqué que cette rencontre lui avait appris à se concentrer sur le comportement plutôt que sur l’apparence.
Des années plus tard, M. Dagher a déclaré s’être retrouvé du côté des victimes du profilage racial à la suite des attentats terroristes du 11 septembre, notamment lors de ses passages de frontières pour prendre l’avion. Né en Côte d’Ivoire de parents d’origine libanaise, M. Dagher est la première personne issue d’une minorité ethnique à diriger la police de Montréal.
Il a indiqué avoir commencé à dispenser des formations sur le profilage racial dès 2004.
Les réflexions de M. Dagher, exprimées lors de cette entrevue, interviennent alors que son propre corps de police fait l’objet d’une attention particulière concernant le profilage racial et la culture policière.
La veille, des citoyens se sont rendus à l’hôtel de ville de Montréal afin de l’interroger, lui ainsi que d’autres représentants de la police, pour obtenir des réponses sur ce qui se passait au poste de quartier de Montréal-Nord.
Des gestes graves
Parmi certains comportements racistes et inconduites allégués et rendus publics en juin, des agents auraient coupé les cheveux de citoyens issus de minorités visibles et les auraient conservés comme trophées.
M. Dagher a précisé que les trois agents suspendus appartenaient à la même équipe de patrouille composée de seize membres, mais que leurs suspensions faisaient suite à deux incidents distincts.
Deux agents suspendus le 12 juin sont impliqués dans une situation concernant une seule personne. Un troisième agent, suspendu le 18 juin, est impliqué dans un autre incident concernant une autre personne et le comportement présumé est différent.
M. Dagher a décrit le deuxième cas comme impliquant un geste différent qui n’en restait pas moins très grave, mais il a refusé de fournir davantage de détails.
Les informations recueillies par la police au 12 juin étaient suffisamment graves pour qu’on désarme tous les seize agents cette nuit-là. M. Dagher a qualifié cette mesure de «jamais vue» dans l’histoire de la police de Montréal.
Il a dit ne vouloir prendre aucun risque, vu la gravité et la sévérité des gestes, a-t-il indiqué.
M. Dagher a expliqué avoir annoncé la dissolution de l’équipe le soir même lors d’une conférence de presse tardive plutôt que d’attendre le lendemain matin, car les membres de l’équipe devaient prendre leur service et qu’il souhaitait agir rapidement et faire preuve de transparence envers le public.
Il n’a pas précisé quand les deux incidents impliquant les trois agents suspendus s’étaient produits. Les enquêtes se poursuivent, et la police de Montréal continue de transmettre des éléments au bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui déterminera en dernier ressort si des poursuites doivent être engagées.
Fady Dagher face aux citoyens
Si M. Dagher estime que la décision de démanteler l’unité démontrait que la police prenait ces allégations au sérieux, un militant de la communauté a estimé que cette réponse ne s’attaquait pas aux problèmes plus profonds liés au profilage racial qui persistent depuis des années.
Joël DeBellefeuille, directeur général de la Coalition rouge, une organisation montréalaise qui lutte contre le profilage racial, a dit qu’il connaissait M. Dagher depuis des années et pense qu’il a de bonnes intentions.
Il croit sincèrement que le chef souhaite véritablement s’attaquer à ce problème.
Mais il a fait valoir que d’avoir été victime de profilage et d’avoir reconnu y avoir eu recours ne suffisait pas à outiller M. Dagher pour qu’il éradique la pratique au sein des forces de police.
M. DeBellefeuille faisait partie des citoyens et des militants auxquels M. Dagher a fait face lors de la consultation publique de mardi, au cours de laquelle il a évoqué ce qu’il a qualifié de 17 années de préoccupations récurrentes concernant le profilage racial impliquant le poste de Montréal-Nord.
Il s’est dit déçu par les mesures présentées par la police, estimant que les plans successifs n’ont cessé de reformuler des approches similaires sans s’attaquer à ce qu’il considère comme le problème sous-jacent.
