L’intelligence artificielle (IA) est actuellement utilisée dans le cadre d’un projet pilote visant à rédiger des rapports de police sur toutes sortes d’infractions, des contraventions aux crimes graves — à l’exception des meurtres — dans des détachements de la GRC en Alberta et en Colombie-Britannique, a indiqué le corps policier fédéral.
Axon, qui a élaboré ce système, l’a baptisé «Draft One».
Les agents sont équipés de caméras portatives qui enregistrent leurs interventions sur le terrain. L’IA convertit ensuite l’audio des enregistrements en rapports écrits, que les agents doivent vérifier pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’erreurs.
Le programme exige que la police modifie au moins 10 % de ce qui est produit.
Le rapport peut être utilisé devant les tribunaux.
Le programme s’appuie sur le même modèle que celui utilisé par ChatGPT d’OpenAI. La GRC affirme toutefois que Draft One réduit la part de créativité afin de limiter les erreurs factuelles, appelées «hallucinations».
«L’utilisation de Draft One n’a pas pour but de libérer les policiers de la charge administrative ni de supprimer complètement la nécessité de rédiger des rapports, écrit Marie-Ève Breton, porte-parole de la GRC, dans un courriel. Nous testons ce logiciel afin de déterminer si son utilisation peut réduire le temps et les ressources nécessaires à la rédaction des rapports.»
Draft One est également utilisé par certains services de police américains.
Le service de police de Calgary a récemment annoncé qu’il testait un service de traduction en temps réel mis au point par Axon.
L’entreprise indique sur son site web que les agents consacrent généralement 40 % de leur temps à la rédaction de rapports, et que Draft One s’est avéré utile.
«Ça m’a fait gagner des heures», a lancé un utilisateur de Draft One dans une vidéo sur le site web.
«Bon sang, ce truc est dingue!», s’est exclamé un autre.
Aucun rapport d’incident rédigé par Draft One dans l’Ouest canadien n’a encore été présenté devant un tribunal, mentionne Mme Breton.
La Gendarmerie royale du Canada indique que le projet pilote s’achèvera en août et qu’une évaluation sera menée pour déterminer s’il vaut la peine de le maintenir.
Une tâche herculéenne
Des experts juridiques avertissent que ce programme pourrait compliquer les procédures judiciaires.
«C’est une tâche herculéenne, constate Jillian Williamson, avocate pénaliste basée à Calgary. J’ai plusieurs inquiétudes. Et pour être claire, je ne pense pas que nous puissions empêcher cela. Le système judiciaire doit s’adapter à la réalité de l’utilisation de l’IA.»
Selon elle, les avocats, les juges, les suspects et les victimes s’appuient déjà sur les rapports de police. Ces rapports sont utilisés lors des audiences de mise en liberté sous caution, des procès, des poursuites civiles et des demandes d’indemnisation.
«La mise en liberté sous caution est un élément crucial, absolument crucial, du processus de justice pénale... [Les rapports de police sont] la principale source d’information que les procureurs de la Couronne consultent pour déterminer leur position sur la mise en liberté sous caution.»
Une fois que les rapports générés par l’IA arriveront devant les tribunaux, ils transformeront probablement le déroulement des procédures et les contre-interrogatoires.
«Cela va ralentir le système, prédit Me Williamson. Les avocats de la défense vont vouloir savoir quelles parties ont été rédigées par l’agent et quelles parties ont été générées par le système d’IA.»
Un avocat compétent examinerait également les images des caméras corporelles pour s’assurer qu’elles correspondent au rapport généré par l’IA, ajoute-t-elle.
Angela Lee, professeure à la faculté de droit de l’Université de l’Alberta, dit que des inquiétudes subsistaient également quant à la précision de la rédaction.
Des études ont montré que même une transcription par IA avancée ne peut pas restituer avec précision ce qui est dit dans un enregistrement audio, souligne la Pre Lee.
«Nous parlons de situations où les gens ont un accent, utilisent de l’argot ou parlent tous en même temps. Il y a un risque que de nombreuses nuances soient perdues ou mal saisies.»
La Pre Lee soutient que le programme ne garantissait pas non plus l’efficacité.
«Nous nous trouvons face à un paradoxe de productivité. Certes, cela peut permettre de gagner environ 30 minutes sur le temps qu’un agent passerait à rédiger ce rapport. Mais ensuite, il doit passer 20 minutes à relire le brouillon.»
Les agents ont déjà du mal à jongler entre leurs tâches et la rédaction de rapports de police, et on leur demande désormais de jouer le rôle de réviseurs, dit la Pre Lee.
«Relire ou réviser un texte, ce n’est pas la même chose que de le rédiger de toutes pièces, surtout lorsqu’il s’agit d’un texte basé sur la mémoire, qui est déjà assez faillible et pas nécessairement tout à fait neutre ou objective.»
Me Williamson juge que l’obligation pour les agents de modifier au moins 10% d’un rapport était bizarre. «D’où sort-on ce chiffre ?»
La rédaction d’un rapport par l’IA peut entraîner de graves conséquences, prévient la Pre Lee.
«Lorsque des erreurs figurent dans les rapports de police, cela peut être extrêmement grave et peut réellement modifier de manière fondamentale l’issue des poursuites pénales. Il existe actuellement un déficit de confiance envers les services de police au Canada, et y ajouter l’IA ne va pas nécessairement améliorer la situation.»

