Sadie Vipond raconte qu’elle n’avait que sept ans lorsqu’elle a commencé à remarquer les effets du changement climatique.
Aujourd’hui âgée de 20 ans, elle est l’une des plaignantes dans le premier procès climatique mené par des jeunes au Canada. Elle a décrit les inondations catastrophiques qu’elle a vécues à Calgary en 2013, qui, selon la ville, ont entraîné des évacuations massives, fait un mort et causé 6 milliards $ de pertes financières.
«Je commençais à voir différentes actions se mettre en place dans ma communauté face à la crise climatique, et je me sentais donc très inquiète pour mon avenir», a-t-elle dit devant la Cour fédérale de Vancouver.
Mme Vipond fait partie des 15 plaignants qui soutiennent que la législation fédérale viole leurs droits constitutionnels en maintenant la trajectoire actuelle des émissions de gaz à effet de serre.
Lors du procès qui s’est ouvert lundi, l’avocate des jeunes, Catherine Boies Parker, a fait une déclaration d’ouverture dans laquelle elle a soutenu que l’affaire ne portait pas sur l’existence du changement climatique, mais plutôt sur la question de savoir si le gouvernement est «constitutionnellement tenu de cesser d’aggraver la situation».
Elle a ajouté que la Charte devait protéger les jeunes contre les actions de leur propre gouvernement.
Mardi, Mme Vipond a expliqué à la cour qu’elle avait été confrontée à plusieurs phénomènes liés au changement climatique depuis les inondations, notamment la fumée des feux de forêt et une chaleur intense.
«J’observe ces effets depuis toujours, et je constate à quel point ils s’aggravent», a-t-elle raconté, ajoutant qu’ils avaient eu des répercussions sur sa santé mentale. «Je crains beaucoup que ces événements, qui ne se produisent qu’une fois par siècle, ne deviennent plus fréquents et n’aient des conséquences de plus en plus graves.»
Mme Vipond a témoigné qu’elle s’était jointe à cette affaire à l’âge de 13 ans, après avoir demandé au conseil municipal de Calgary d’adopter un plan de relance climatique. Aujourd’hui, elle souhaite une réponse à l’échelle nationale.
«Je souhaite que mon pays élabore un plan, car j’ai peur de ce à quoi ressemblera mon avenir et de ce que sera celui des générations futures», a-t-elle dit. «Je veux que les tribunaux sachent que nous agissons pour notre avenir et que nous sommes tous, en fin de compte, des enfants qui voulons demander des comptes à nos gouvernements afin de rendre notre avenir plus sûr et meilleur pour tous ceux qui viendront après nous.»
Répercussions sur les Autochtones
Sophia Sidarous, de la Première Nation Metepenagiag au Nouveau-Brunswick, a affirmé mardi devant le tribunal que le changement climatique avait eu un impact sur les pratiques culturelles autochtones, notamment l’annulation des feux sacrés et des huttes de sudation pour des raisons de sécurité liées à la chaleur intense ou pour se conformer aux interdictions provinciales de faire des feux.
Elle a expliqué que cela les privait de leur capacité à «se purifier» et à «apprendre des aînés tant qu’ils sont encore» en vie.
Mme Sidarous a raconté avoir dû quitter les pow-wow pour s’installer dans un lieu climatisé avec son jeune fils, et a évoqué la raréfaction des aliments traditionnels, notamment le saumon et l’élan.
Des plantes traditionnelles, telles que le chaga, un champignon médicinal qui pousse sur les bouleaux, ont commencé à disparaître, a-t-elle ajouté.
«En raison de la hausse des températures et des incendies de forêt sans précédent dans la région de l’Atlantique, de nombreux bouleaux sont touchés; ainsi, le chaga, qui pousse sur ces arbres, brûle ou meurt, car l’arbre n’est plus en bonne santé», a-t-elle expliqué.
Mme Sidarous a raconté son installation à Halifax et a évoqué son expérience face à l’ouragan Fiona, qui a battu tous les records en 2022, puis les préparatifs en vue d’éventuelles évacuations causées par les inondations et les feux de forêt en 2023 et 2025.
«C’est tout simplement très déprimant de devoir faire face à des crises constantes et de devoir constamment vivre en mode survie», a-t-elle déclaré à la cour.
Lorsqu’interrogée sur sa décision de se joindre à cette affaire il y a sept ans, elle a répondu qu’elle estimait qu’il était important de représenter sa Première Nation.
«Les peuples autochtones subissent des répercussions très spécifiques qui touchent à leur mode de vie et les obligent à aller de l’avant dans des conditions très difficiles, alors que beaucoup de ces éléments disparaissent sous nos yeux; je voulais également m’assurer que les générations futures sachent que nous avons essayé.»
D’autres, parmi les 15 jeunes plaignants, originaires de sept provinces et de deux territoires, devraient témoigner des souffrances qu’ils ont endurées et que leurs avocats qualifient de «préjudices spécifiques directement liés au comportement du gouvernement».
Responsabilité politique
Le tribunal a entendu que ces préjudices comprennent notamment des maladies respiratoires aggravées par la fumée des feux de forêt, des déplacements dus à des conditions météorologiques extrêmes, des répercussions sur la santé mentale, telles que l’anxiété climatique, ainsi que la perte des liens culturels avec la terre, rompus à la suite de catastrophes climatiques.
Plus tôt mardi, Kirsten Zickfeld, professeure de sciences du climat à l’université Simon Fraser, a déclaré que, si la science peut fournir des indications sur les réductions d’émissions nécessaires pour atteindre les objectifs, la manière d’y parvenir relève de la politique.
Elle a indiqué que les modèles suggèrent que le Canada a «dépassé sa juste part» de son «budget carbone».
Mme Zickfeld a expliqué le concept de «budget carbone», c’est-à-dire la quantité maximale d’émissions de dioxyde de carbone pouvant être rejetées tout en maintenant le réchauffement climatique «autour de 1,5 degré» et «bien en dessous» de deux degrés Celsius. Ces objectifs ont été fixés dans l’Accord de Paris de 2015, qui engage notamment le Canada.
Elle a affirmé que, pour stabiliser les températures mondiales, il est nécessaire d’atteindre la «neutralité carbone», c’est-à-dire un équilibre entre les émissions d’origine humaine et les absorptions de dioxyde de carbone de l’atmosphère par l’homme.
Mme Zickfeld a déclaré à la cour que les budgets carbone à travers le monde sont calculés selon les principes «d’équité, de capacité et de responsabilité» et que ces calculs suggèrent que «le budget carbone du Canada est pratiquement nul, voire négatif», ce qui indique qu’il a déjà dépassé sa part équitable d’émissions.
Le Canada, a-t-elle ajouté, figure parmi les dix plus grands émetteurs de gaz à effet de serre, tant sur le plan annuel qu’historique.
«Pour stabiliser la température moyenne mondiale, les émissions mondiales de dioxyde de carbone doivent être réduites au moins à zéro net et les émissions d’autres gaz à effet de serre, tels que le méthane et l’oxyde nitreux, doivent être fortement réduites», a-t-elle précisé.
Mais Mme Zickfeld a déclaré lors du contre-interrogatoire que, bien que la science ait aidé à déterminer les objectifs, elle «ne fournit pas la voie à suivre» pour les atteindre.
Le procès a lieu environ sept ans après le dépôt initial de la plainte en 2019. Il devrait se poursuivre jusqu’à la fin novembre, les plaidoiries finales étant prévues pour février.
D’autres plaignants doivent témoigner mercredi.

