Justice

Événement «antiavortement» annulé: la ministre Proulx se défend en Cour supérieure

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La ministre Caroline Proulx à la période des questions du 9 décembre 2025. La ministre Caroline Proulx à la période des questions du 9 décembre 2025. (Jacques Boissinot)

L’ex-ministre du Tourisme Caroline Proulx a dû défendre en Cour supérieure lundi sa décision d’annuler un événement organisé par un groupe antiavortement au Centre des congrès de Québec en 2023.

Le procès présidé par le juge Alain Trudel s’est ouvert lundi matin au palais de justice de Québec, où, rapidement, une plus grande salle a dû être trouvée pour accommoder les participants et observateurs présents.

Harvest Ministries International, une organisation chrétienne établie en Colombie-Britannique, accuse Québec d’avoir brimé ses droits et libertés. Elle réclame désormais 80 000 $ en dommages et intérêts.

Lundi, Mme Proulx a témoigné que son cabinet avait été alerté par un journaliste, au printemps 2023, que le «Rallye Foi, Feu, Liberté» allait se tenir au Centre des congrès de Québec à la fin-juin. 

Le Centre des congrès, tout comme le Stade olympique et le Palais des congrès à Montréal, est une société d’État.

Caroline Proulx a affirmé avoir été «choquée» par le site web de Harvest Ministries. Sur la page d’accueil, on pouvait lire que «l’endroit le plus dangereux pour un enfant au Canada est le ventre de sa mère».

La ministre a expliqué au juge que c’est cette «désinformation» qui l’a poussée à faire annuler l’événement.

«C’est complètement faux de prétendre que l’endroit le plus dangereux pour un enfant au Canada est le ventre de sa mère, a-t-elle déclaré. Ce qu’on vient dire, (...) c’est que les femmes sont dangereuses.  

«C’est contre les valeurs de l’État. L’État est résolument pro-choix et on doit s’assurer comme gouvernement que ce message-là soit très clair auprès de la population.»

Elle a expliqué être retournée sur le site web après avoir fait annuler l’événement et y avoir lu que «plusieurs dirigeants» au pays étaient sous influence «démoniaque». 

Elle a cité ce passage à la cour: «Nous prions pour une réforme qui mène à la réécriture des lois du pays et déclarons que Dieu aura la domination d’un océan à l’autre».

«Dieu ne réécrira pas, monsieur le juge, les lois au Québec, et Dieu ne dictera pas aux femmes, au Québec, comment et quand elles peuvent disposer de leurs corps», a martelé la ministre durant son témoignage. 

Mme Proulx a également relaté s’être entretenue le 1er juin 2023 avec Michel Labrecque, du Stade olympique, qui lui a confirmé avoir déjà refusé de tenir un événement, «Vulves et bulles», parce qu’il le jugeait «inapproprié».

Elle a reconnu avoir interdit au président-directeur général du Centre des congrès, Pierre-Michel Bouchard, d’aider Harvest Ministries à se trouver un local de substitution. «Ce n’était pas son job», a-t-elle justifié. 

Avec le recul, prendrait-elle les mêmes décisions? «Je reprendrais exactement les mêmes décisions, avec aussi peu d’hésitation», a-t-elle répondu à son avocate qui l’interrogeait.

Pour rappel, le premier ministre François Legault avait appuyé sa ministre, affirmant qu’on ne devait pas permettre «à des groupes antiavortement de pouvoir faire de grands spectacles dans des organismes publics».

Mme Proulx a œuvré à titre de ministre du Tourisme de 2018 à 2025. En septembre 2025, elle a été nommée ministre responsable des Aînés. Un mois plus tard, on lui confiait l’Habitation et la Condition féminine.

«Pas un événement antiavortement»

Plus tôt dans la journée, la poursuite avait appelé à la barre son unique témoin, le pasteur Arthur Lucier, fondateur de Harvest Ministries International.

Ce dernier s’est présenté, en anglais, comme le père de trois enfants, marié depuis 34 ans. Il a affirmé avoir organisé en 2019 un rassemblement antiavortement à Edmonton qui avait attiré 3000 personnes. 

M. Lucier a fait part de sa croyance selon laquelle Jésus-Christ, avant de naître, vivait et existait déjà dans le ventre de sa mère, la Vierge Marie.

Citant abondamment la Bible, il a expliqué que Dieu avait dit à Jérémie: «Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais.» «Tout ça est très émotif pour moi», a-t-il dit au juge.

Or, a-t-il souligné à plusieurs reprises, le rassemblement qui était prévu à Québec n’était pas un événement «antiavortement».

«Le thème principal de notre événement était la réconciliation» entre les peuples fondateurs de la fédération canadienne, a-t-il déclaré. Il prévoyait d’ailleurs une activité de «guérison» sur les Plaines d’Abraham. 

Art Lucier dit avoir appris que son contrat de location allait être résilié dans un article de presse, 21 jours seulement avant la tenue de l’événement.

C’était «déroutant», a-t-il témoigné. «Nos frères et sœurs du Québec y tenaient vraiment.» Selon lui, plusieurs participants avaient déjà acheté leurs billets d’avion. 

Il aurait approché une cinquantaine d’autres salles à Québec, en vain. Il se serait alors demandé si une organisation religieuse pouvait réellement se voir refuser l’accès à un lieu public en raison de ses convictions.

D’ailleurs, dans sa demande introductive d’instance datée du 22 janvier 2026, Harvest Ministries parle d’une décision «abusive, discriminatoire, attentatoire aux libertés fondamentales d’expression et de religion».  

«Il s’agit d’un cas arbitraire pur, fondé sur les convictions intimes de personnes à qui l’on a confié, temporairement, les leviers du pouvoir», peut-on y lire. 

Sur ce point, le gouvernement soutient que le droit à la liberté de religion et à la non-discrimination s’applique uniquement aux individus, pas aux personnes morales.

Le procès doit se poursuivre mardi avec les plaidoiries des avocats.

Caroline Plante

Caroline Plante

Journaliste