Pendant six mois, Bassam Musleh, âgé de 70 ans, a cherché désespérément une pharmacie ou une clinique capable de lui délivrer les médicaments prescrits pour son hypertension et d’autres troubles cardiaques, les dispensaires publics étant en rupture de stock, sans qu’il n’ait les moyens de se rendre dans les établissements privés.
Mais lorsqu’il s’est présenté mardi dans une clinique mobile du village d’Iktaba, en Cisjordanie, en sortant de sa poche l’ordonnance en lambeaux, une association humanitaire locale lui a enfin fourni les médicaments dont il avait besoin.
M. Musleh, qui porte un stimulateur cardiaque, fait partie des centaines de milliers de Palestiniens qui peinent à accéder aux soins de santé en Cisjordanie, où un rapport publié jeudi par Physicians for Human Rights Israel met en garde contre le fait que les politiques israéliennes ont poussé le système de santé du territoire au bord de l’effondrement.
Depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, il y a près de trois ans, Israël retient des milliards de dollars de recettes fiscales et douanières perçues pour le compte de l’Autorité palestinienne, l’organe gouvernemental qui administre certaines parties de la Cisjordanie occupée par Israël.
Sans ces fonds, l’Autorité palestinienne peine à rémunérer le personnel de santé, à acheter des médicaments et à soutenir les hôpitaux publics, les pharmacies et les cliniques, dont 75 % ont réduit leurs activités et ne fonctionnent plus qu’une ou deux fois par semaine.
Parallèlement, les raids militaires israéliens et la multiplication des nouveaux postes de contrôle entravent également la capacité des Palestiniens à bénéficier de soins médicaux adéquats, avec des conséquences potentiellement mortelles.
«Si cette situation perdure, ce sont les patients — et non les établissements — qui en paieront le prix», a dit Milena Ansari, directrice du département des territoires palestiniens occupés de PHRI, qui a rédigé le rapport.
Au moins 2,5 milliards $ de revenus retenus par Israël
Les Palestiniens ne contrôlant pas leurs propres frontières, l’Autorité palestinienne dépend d’Israël pour percevoir les taxes sur les marchandises entrant en Cisjordanie via les ports israéliens. Mais depuis des décennies, les organisations de défense des droits de l’homme accusent Israël d’utiliser ces fonds comme un moyen de pression politique.
Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a cessé l’année dernière de verser à l’Autorité palestinienne les revenus mensuels issus du dédouanement et, selon l’International Crisis Group, Israël avait, en juin, retenu au total au moins 2,5 milliards de dollars destinés à l’Autorité palestinienne depuis 2023.
Le cabinet de M. Smotrich et celui du premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou n’ont pas répondu aux demandes répétées de commentaires de l’Associated Press (AP).
Dans un entretien accordé à l’AP, le ministre palestinien de la Santé, Majed Abu Ramadan, a déclaré que le personnel non rémunéré ne se présentait pas au travail, ce qui entraînait une accumulation de dossiers en attente et retardait les interventions chirurgicales de routine. Plus tôt cette année, les médecins palestiniens se sont mis en grève et certains centres de soins de santé primaires ont fermé leurs portes.
Selon les responsables de la santé, les personnes les plus touchées sont notamment celles atteintes d’un cancer, de problèmes rénaux ou cardiaques, les personnes âgées et les personnes déplacées.
À la clinique mobile du PHRI à Iktaba, des centaines de personnes se sont pressées pour se faire soigner.
Mohammed Sarris a expliqué que cela faisait des semaines qu’il n’avait pas pu se procurer les gouttes pour les yeux dont il a besoin pour soulager l’irritation causée par son diabète.
Cet homme de 64 ans dépend de la clinique mobile depuis qu’il a été contraint de quitter son domicile l’année dernière dans le camp de réfugiés de Nur Shams, où il avait plus facilement accès aux soins de santé fournis par l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine.
Fonctionnaire à la retraite, il touche une maigre pension et doit souvent rationner ses médicaments pour pouvoir se nourrir.
«C’est humiliant… Tout cela nous a beaucoup affectés», a-t-il dit.
L’organisation Physicians for Human Rights Israel a indiqué que le nombre de patients dans ses cliniques mobiles avait doublé au cours des deux dernières années, passant d’environ 250 par jour à environ 500.
Roland Friedrich, directeur de l’UNRWA en Cisjordanie, a affirmé avoir constaté une augmentation marquée du nombre de patients dans ses centres de santé à travers le territoire. L’agence tente de combler ce déficit, mais manque de fonds pour renforcer ses services de santé et se heurte aux restrictions israéliennes sur les importations de médicaments, a-t-il ajouté.
Au début de cette année, Israël a révoqué les autorisations de plus de trois douzaines d’organisations humanitaires, parmi lesquelles Médecins Sans Frontières (MSF).
L’année dernière, MSF disposait de 12 cliniques mobiles opérant dans les collines du sud d’Hébron. Mais comme l’organisation ne pouvait plus coordonner ses déplacements avec l’armée israélienne, elle a réduit de moitié le nombre de cliniques qu’elle gère, ce qui a eu des répercussions sur plus de 40 000 personnes, a déclaré Joan Tubau, chef de mission de Médecins Sans Frontières à Gaza et en Cisjordanie occupée.
Des obstacles à l’accès des Palestiniens aux soins
La pénurie de médicaments, le manque de personnel et la réduction des services sont aggravés par le durcissement des restrictions israéliennes à la liberté de circulation en Cisjordanie.
Ces dernières années, l’armée a érigé de nouvelles barrières, des postes de contrôle et des barrages routiers, isolant ainsi des villes et des villages, parfois sans préavis.
En juillet, au moins deux femmes ont accouché dans des ambulances car les postes de contrôle étaient fermés, a déclaré Aseel Baidoun, directrice adjointe du plaidoyer et des campagnes pour Medical Aid for Palestinians (MAP), une organisation internationale. L’un des bébés était mort-né.
Elle a ajouté que trois autres personnes étaient également décédées cette année alors qu’elles tentaient de se rendre à l’hôpital, dont deux autres nourrissons et une femme de 30 ans, victime d’une crise cardiaque après que l’ambulance dans laquelle elle se trouvait a été arrêtée à un poste de contrôle près de Sinjil, aux abords de Ramallah.
L’armée israélienne a nié empêcher l’accès aux soins médicaux pour les civils et a déclaré qu’elle n’avait aucune intention de retarder les traitements ou les évacuations médicales.
