Visés par des représailles de l’Iran lors d’un conflit dont ils ne voulaient pas, les pays du Golfe risquent de se retrouver en porte-à-faux après l’accord de paix entre Téhéran et Washington, leur allié qui s’est avéré peu fiable, selon des experts.
Le cadre de l’accord signé électroniquement par les États-Unis et l’Iran lundi ne met pas fin définitivement au conflit: il donne aux négociateurs 60 jours pour parvenir à un accord définitif, ce qui prolonge une période d’incertitude, alors que les pétromonarchies avaient fait de la stabilité l’un de leurs grands arguments pour attirer entreprises, capitaux et touristes.
En outre, ce protocole «ne devrait pas répondre aux préoccupations des pays du Golfe sur leur sécurité face aux capacités militaires de l’Iran, notamment ses missiles, ses drones et son réseau de milices dans la région», estime l’expert Hasan Alhasan, de l’Institut international des études stratégiques (IISS).
Les dirigeants du Golfe entretiennent de longue date des relations étroites avec le président Donald Trump et ont promis d’investir des milliards de dollars aux États-Unis.
Mais d’après Andreas Krieg, spécialiste des questions de sécurité au King’s College de Londres, ils ont «dû se débrouiller seuls» face aux représailles iraniennes, qui ont touché des bases américaines mais aussi des infrastructures et des entreprises.
Lorsque M. Trump s’était retiré du précédent accord de 2015 avec l’Iran sur la limitation de ses ambitions nucléaires, les pays du Golfe l’avaient soutenu, jugeant que ce texte conclu par l’administration précédente de Barack Obama ne traitait pas du programme balistique de l’Iran, ni des groupes qu’il soutenait dans la région.
Or, l’accord actuel ne prend pas davantage ces inquiétudes en compte.
«Scepticisme» des pétromonarchies
Pour Karim Bitar, de Sciences Po Paris, l’accord a été «négocié à la hâte et l’Iran a fait beaucoup moins de concessions qu’en 2015», ce qui «justifie le scepticisme» des pétromonarchies.
L’Iran a accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz, une demande-clé de ces pays dont les exportations de pétrole et de gaz étaient largement étranglées depuis plus de trois mois. Mais c’est le conflit qui avait abouti à ce blocage.
Depuis une première trêve précaire le 8 avril, des pays de la rive sud du Golfe ont dit avoir été visés par des attaques sporadiques.
Toutefois, les Émirats arabes unis n’en ont pas signalé depuis environ un mois, et ont adouci leur position auparavant intransigeante vis-à-vis de la République islamique. «Il s’agit d’un acteur pragmatique» qui a choisi la désescalade quand les efforts diplomatiques ont progressé, commente Dania Thafer, directrice du Gulf International Forum.
De son côté le Qatar, qui abrite la plus importante base américaine dans la région, a refusé de négocier sous le feu de l’Iran, mais a accueilli en mai une délégation de ce pays pour discuter du déblocage de fonds après un accord de paix.
Des négociateurs qataris ont participé à «17 heures de négociations intensives» à Téhéran avant l’annonce de l’accord lundi, a déclaré un diplomate à l’AFP.
Quant à l’Arabie saoudite, à la recherche de stabilité dans le cadre de ses efforts de diversification d’une économie dépendante des hydrocarbures, elle s’est alignée avec le Pakistan, l’Égypte, le Qatar et la Turquie pour une solution diplomatique.
«Chantage»
Le conflit a montré les limites de la puissance américaine, selon Neil Quilliam, expert du Moyen-Orient au groupe de réflexion Chatham House, tandis que l’Iran «a survécu à la campagne américano-israélienne de décapitation et montré qu’il pouvait riposter et utiliser Ormuz comme levier».
Dans un entretien dimanche avec le New York Times, M. Trump a laissé entendre que les pays du Golfe pourraient payer Washington pour être protégés de l’Iran.
Ces pays «sont soumis à un véritable chantage aussi bien de l’Iran que des États-Unis», estime M. Alhasan, pour qui «l’Iran va sans doute continuer à prendre les pays du Golfe en otage (…) dans le cadre de ses négociations avec les États-Unis sur le dossier nucléaire».
De son côté, le président américain «exploite le danger que représente l’Iran pour faire pression» sur les pétromonarchies, d’après lui.
«L’Iran est affaibli, mais d’une certaine façon enhardi, parce qu’il a eu l’occasion de tester les limites de la puissance américaine», selon Mme Thafer.