Aéroport fermé, civils tués, grands événements annulés : les frappes des Houthis du Yémen ébranlent l’ambitieux projet économique porté par le prince héritier saoudien pour attirer les investissements étrangers vers le royaume.
Il y a 10 ans, Riyad lançait en grande pompe le plan Vision 2030 porté par Mohammed ben Salmane (MBS), qui vise à faire de la puissante monarchie du Golfe un pôle majeur pour le tourisme, les conférences internationales et les grandes entreprises.
Déjà fragilisée par les attaques iraniennes contre les pays du Golfe, en représailles aux bombardements américains sur Téhéran, cette stratégie est désormais mise à l’épreuve par des frappes houthies d’une ampleur inédite, visant notamment les infrastructures pétrolières et les aéroports saoudiens.
«Je ne vois pas à quel autre moment Mohammed ben Salmane a dû faire face à un défi aussi important. Il doit affronter les Iraniens d’un côté du pays, ce qui est très difficile et problématique, et de l’autre les Houthis, qui sont alliés à l’Iran», commente pour l’AFP H.A Hellyer, analyste du Royal United Services Institute de Londres, à propos du dirigeant de 41 ans.
Le 10 octobre, une attaque des Houthis contre l’aéroport de Riyad a fait 13 morts et plus de 300 blessés, lors de l’attaque la plus meurtrière dans le royaume depuis plus d’une décennie, et les vols sont depuis suspendus.
«Zone de conflit»
«Le risque le plus profond est que les conseils d’administration commencent à considérer l’Arabie saoudite comme une zone de conflit active. Et si cette perception s’installe dans les modèles d’évaluation des risques et les primes d’assurance, il faudra des années pour l’effacer», relève une consultante auprès d’entreprises saoudiennes.
Plusieurs grands événements ont déjà été annulés. Lundi, les organisateurs de la Future Investment Initiative (FII), surnommée le «Davos du désert», ont annoncé le report à 2027 de ce rendez-vous majeur des investisseurs internationaux, initialement prévu fin octobre à Riyad.
C’est lors de la première édition de ce forum, en 2017, que le tout nouveau prince héritier avait dévoilé Neom, mégalopole futuriste dans le désert au design ambitieux, dont la voilure avait déjà été revue à la baisse avant le conflit.
MBS entreprend alors de diversifier une économie dépendante du pétrole et de réformer une société marquée par le conservatisme religieux. Neuf ans plus tard, les changements sont visibles, mais les difficultés s’accumulent.
L’Arabie saoudite, première économie du Moyen-Orient et premier exportateur de brut mondial, devrait voir son PIB reculer de 3,3% en 2026, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international (FMI), qui tablait encore en juillet sur une croissance de 1,7%.
Des alliés réticents
Quant à la protection américaine, elle semble ne plus être garantie: le président Donald Trump, dont le parti est à la peine dans les sondages avant les élections de mi-mandat, ne souhaite pas s’impliquer dans un nouveau front.
«L’Arabie saoudite se trouve dans une situation délicate face aux attaques des Houthis également du fait des hésitations états-uniennes. Trump semble pour le moment refuser de s’engager en offrant le parapluie militaire attendu», explique ainsi Laurent Bonnefoy, chercheur au CERI-Sciences Po/CNRS.
Riyad a obtenu le soutien de plusieurs alliés, dont la France, le Royaume-Uni, la Turquie et le Pakistan, souligne Torbjorn Soltvedt, analyste chez Verisk Maplecroft, mais ces pays restent «réticents à aller au-delà d’une assistance défensive, sans aucune volonté de déployer des troupes au sol au Yémen».
Et «sans issue en vue au conflit, la menace des drones et missiles arrivant de toutes parts continuera de préoccuper les investisseurs», ajoute-t-il.
De leur côté, les Houthis peuvent s’appuyer sur un vaste arsenal patiemment accumulé avec le soutien de l’Iran.
Ils disposent d’un large éventail d’armes pour frapper à longue distance, en Arabie saoudite comme dans le détroit de Bab el-Mandeb qui commande, au sud de la mer Rouge, l’accès au canal de Suez.
Après avoir mené une «politique de puissance et de projection à l’échelle régionale» jusqu’en 2019 environ, Riyad, confronté à «l’enlisement» face aux Houthis, a progressivement privilégié les objectifs économiques de Vision 2030, analyse M. Bonnefoy.
«L’Arabie saoudite a affronté de nombreuses crises», rappelle Ali Shihabi, un analyste saoudien proche du gouvernement. Selon lui, le royaume peut surmonter cette nouvelle épreuve «grâce à sa résilience, à ses chaînes d’approvisionnement mondiales et à son vaste réseau d’alliances».
Tandis que «les Houthis ne peuvent en définitive compter que sur l’Iran, qui est lui-même soumis à de fortes pressions», dit-il.
