Le musée d’Orsay, à Paris, a ouvert au public mardi une nouvelle salle consacrée aux oeuvres spoliées par le régime de l’Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette salle est la première de l’histoire du musée à être consacrée aux chefs-d’œuvre orphelins de l’époque nazie.
C’est également la première exposition de ce type en France où les tableaux sont accrochés de manière à ce que les visiteurs puissent lire leur verso. Les cachets, étiquettes et marques d’inventaire retracent le parcours de chaque œuvre d’art, de sa maison privée jusqu’aux mains des nazis.
Parmi ces oeuvres, on peut voir un tableau qui représente une fille coiffée d’un bonnet et son petit frère, le regard tourné vers la côte normande, en direction d’un horizon inconnu.
La toile a connu un destin incertain en 1942, lorsqu’elle a été acquise à Paris pour Adolf Hitler, l’une des innombrables œuvres emportées lors du pillage des Juifs d’Europe par les nazis.
Le tableau de l’artiste belge Alfred Stevens était initialement destiné au musée que le Führer prévoyait de construire à Linz, en Autriche. Mais en 1943, il fut réaffecté à la résidence de montagne d’Hitler, dans la région de la Bavière. Le musée ne fut jamais construit après la défaite de l’Allemagne.
Les équipes de récupération alliées — les Monuments Men, rendus célèbres par le film de George Clooney sorti en 2014 — ont finalement retrouvé le tableau après la guerre.
Aucun héritier ne s’est manifesté, et personne ne sait à qui il appartenait avant 1942.
Le tableau de Stevens datant de 1891 n’est pas un cas isolé. Il fait partie des 2200 œuvres d’art orphelines en France — connues sous le nom de MNR, abréviation de Musées Nationaux Récupération. Ces œuvres d’art ont été récupérées en Allemagne et en Autriche après 1945 et confiées aux musées nationaux français au début des années 1950.
Elles n’ont jamais été réclamées. L’État n’en est pas propriétaire, mais les conserve en fiducie pour les héritiers qui pourraient encore se déclarer. Le musée d’Orsay en détient 225.
Le mois dernier, le musée a lancé sa première unité de recherche dédiée à la recherche, dossier par dossier, des héritiers légitimes de ces œuvres orphelines. Cette initiative mobilise six chercheurs franco-allemands dirigés par Ines Rotermund-Reynard, chargée de recherche de provenance au musée d’Orsay.
La nouvelle salle expose une sélection de 13 œuvres de ce type.
Le long déni de la France
La France fait face, au grand jour, à l’un des plus longs silences de sa mémoire d’après-guerre: les œuvres d’art pillées, vendues et perdues de l’époque nazie, et les mains françaises qui ont contribué à leur transfert.
À partir de la fin des années 1960, des documentaires et des historiens ont commencé à mettre des mots sur ce que la France avait fait sous le régime de Vichy, qui avait coopéré avec les nazis, notamment en aidant à envoyer 80 000 Juifs de France vers la mort et en présidant un marché de l’art parisien qui s’était enrichi sur les biens des morts.
En juillet 1995, le président Jacques Chirac s’est rendu sur le site de la rafle du Vél d’Hiv — l’arrestation massive, en 1942 à Paris, de Juifs qui furent ensuite déportés vers les camps nazis — et a dit, pour la première fois, que l’État français lui-même portait une responsabilité. En 1997, la France a lancé une enquête nationale sur le pillage d’œuvres d’art appartenant à des Juifs.
Environ 100 000 objets culturels ont été déclarés pillés en France pendant la guerre. Quelque 60 000 ont été récupérés. Environ 45 000 ont retrouvé leur propriétaire.
Environ 15 000 n’avaient pas de propriétaire identifié. Les 2200 œuvres d’art des MNR ont été choisies parmi ces oeuvres restantes.
Pendant 40 ans, ce dossier est resté largement ignoré. Entre 1954 et 1993, la France n’en a restitué que quatre.
Les excuses du président Chirac et la lente prise de conscience par le pays de son propre rôle ont changé la donne.
Le musée d’Orsay en a restitué 15 depuis 1994.
