Jason Eaton maintient qu’il agissait sur ordre de la CIA et du Mossad lorsqu’il a ouvert le feu sur trois étudiants palestiniens qui passaient devant son domicile quelques jours après l’Action de grâce. Il affirme que les services de renseignement américains et israéliens lui ont transmis des messages par radio FM et que Dieu lui a ordonné de protéger ses voisins juifs.
Les affirmations de M. Eaton sont au cœur de sa défense d’aliénation mentale alors qu’il a comparu lundi pour tentative de meurtre dans une affaire qui a secoué Burlington, au Vermont, et a eu des répercussions en Cisjordanie, où les trois hommes blessés ont grandi et se sont liés d’amitié en tant que camarades de classe à Ramallah avant de s’installer aux États-Unis pour faire leurs études supérieures.
La fusillade de novembre 2023, survenue quelques semaines après le début de la guerre entre Israël et le Hamas, avait suscité des appels en faveur d’une enquête pour crime de haine. Mais aucune accusation en ce sens n’a été retenue, car des doutes persistent quant à savoir si c’était une animosité anti-palestinienne, un état mental altéré ou autre chose qui a poussé M. Eaton à ouvrir le feu sur Hisham Awartani, Tahseen Aliahmad et Kinnan Abdalhamid, tous âgés de 20 ans au moment de l’accident.
Les trois hommes ont témoigné l’un après l’autre tandis que M. Eaton, aujourd’hui âgé de 51 ans, observait la scène impassiblement depuis la table de la défense dans une salle d’audience de Burlington.
Question de folie
Il plaide non coupable, mais ne conteste pas être l’auteur des coups de feu. S’il est reconnu coupable, il encourt jusqu’à la prison à perpétuité. S’il est déclaré non coupable pour cause d’aliénation mentale, il pourrait se voir imposer un traitement psychiatrique.
L’avocat de la défense, Joshua O’Hara, annonçant le témoignage d’un psychiatre de la défense, a déclaré aux jurés qu’Eaton souffrait d’un trouble délirant et psychotique après avoir perdu son emploi dans une coopérative de crédit deux semaines avant la fusillade.
En écoutant une station locale affiliée à NPR, Eaton a cru percevoir des messages qu’il attribuait à la CIA, explique Me O’Hara. Au début, ces messages étaient encourageants et valorisants, précise l’avocat, mais les messages suivants ont pris une tournure sinistre, insistant sur le fait qu’Eaton «devait sortir et commettre une fusillade».
La procureure, Sally Adams, a indiqué aux jurés qu’un psychiatre de l’État, qui doit témoigner, a conclu que l’accusé ne souffre d’aucune maladie mentale ou de trouble mental. Les preuves montreront qu’il avait l’intention de tuer ces hommes, qu’il n’avait aucun motif légal pour effectuer une fusillade et qu’il ne remplit pas les critères de la démence légale, affirme Me Adams.
Les autorités ont trouvé trois fusils de chasse dans l’appartement de M. Eaton ainsi qu’un pistolet Ruger de calibre .380 dont les analyses du laboratoire criminel concluent qu’il s’agissait de l’arme utilisée lors de la fusillade, souligne Me Adams. M. Eaton avait acheté cette arme à feu sept mois plus tôt dans un magasin d’armes du Vermont.
«Si la défense tente de se concentrer sur le récit que M. Eaton fait des raisons pour lesquelles il avait l’intention de tuer ces trois jeunes hommes, ce récit ne représente qu’une partie du tableau d’ensemble», soutient Me Adams, qui est adjointe administrative en chef au bureau du procureur du comté de Chittenden.
Témoignage des victimes
M. Awartani, M. Aliahmad et M. Abdalhamid, maintenant âgés de 23 ans, ont raconté aux jurés leur fin de semaine de vacances passée chez la grand-mère de M. Awartani, leur sortie aux quilles pour fêter l’anniversaire de ses cousins jumeaux, ainsi que la promenade qu’ils ont faite près du campus de l’Université du Vermont après la tombée de la nuit et qui s’est soldée par un bain de sang.
M. Awartani, qui étudiait à l’époque à l’Université Brown, dans le Rhode Island, explique qu’ils avaient fumé des cigarettes et conversé dans un mélange d’anglais et d’arabe. Deux d’entre eux ont précisé qu’ils portaient des foulards traditionnels palestiniens appelés keffiehs. M. Awartani souligne avoir d’abord remarqué l’accusé debout sur un perron alors qu’ils s’approchaient de l’immeuble où il habitait.
En quelques secondes, décrit-il, M. Eaton est descendu du perron et a marché vers eux. Son visage était impassible et il ne disait rien. Alors qu’il se trouvait entre un et trois mètres d’eux, «il a sorti un pistolet et a commencé à nous tirer dessus», raconte M. Awartani, qui est paralysé des jambes en raison de la fusillade et se déplace désormais en fauteuil roulant.
Jacob Pyne, qui vivait dans un autre appartement du même immeuble que M. Eaton, témoigne avoir entendu quatre à six coups de feu, suivis de bruits de pas montant les escaliers de l’immeuble. Il s’est précipité dehors et a entendu deux hommes parler, dont l’un s’exprimait plus fort et criait: «On m’a tiré dessus, aidez-moi.» Il a ensuite apporté des couvertures aux deux hommes et a appelé le 911.
M. Abdalhamid, étudiant au Haverford College près de Philadelphie, a dit avoir pris la fuite et s’être caché derrière une autre maison après avoir vu M. Aliahmad s’effondrer au sol. Il explique ne s’être rendu compte que plus tard, lorsqu’il s’est assis, qu’il avait lui aussi été blessé.
M. Awartani a été touché au torse. La balle a ricoché sur son omoplate, provoquant une paraplégie au niveau de la moelle épinière. M. Aliahmad, qui était étudiant au Trinity College dans le Connecticut, a été touché à la clavicule, et M. Abdalhamid a reçu une balle dans la fesse droite.
Me O’Hara, avocat référent au Bureau des défenseurs publics du comté de Chittenden, a expliqué aux jurés qu’Eaton était désorienté par les messages qu’il disait recevoir et qu’il était devenu convaincu que la CIA et le Mossad l’enrôlaient dans une «mission de surveillance» pour protéger une famille juive vivant de l’autre côté de la rue.
«Il s’agissait de délires, affirme l’avocat. Il croyait, sur le moment, qu’il faisait quelque chose de juste. On lui avait ordonné d’agir ainsi. Et il n’était pas en mesure, à ce moment-là, de se rendre compte du caractère répréhensible de son comportement, car il pensait avoir reçu ces instructions d’une agence gouvernementale ou de Dieu.»
