Faire diversion ou réelle stratégie ? En ordonnant de réduire la participation des États-Unis à des manoeuvres militaires avec la Corée du Sud, un allié clé en Asie, Donald Trump envoie un message déconcertant à un moment où l’armée américaine épuise ses ressources dans la guerre en Iran.
Le président américain a annoncé dimanche à la veille de ces exercices annuels «réduire considérablement» la participation des États unis, invoquant en particulier sa «très bonne relation avec Kim Jong Un», le dirigeant nord-coréen, qui selon lui s’est montré «non menaçant et respectueux».
Il a aussi fait référence à des exercices «coûteux», fustigeant par ailleurs la Corée du Sud pour ne pas lui être venue en aide en Iran.
Baptisées «Ulchi Freedom Shield», ces manoeuvres sont conçues pour préparer les forces armées sud-coréennes et leurs alliés américains à la défense contre le Nord, qui est par ailleurs doté de l’arme nucléaire.
Ce n’est pas la première fois que le président Trump change de tactique à cet égard.
À l’issue d’un sommet avec le dirigeant nord-coréen à Singapour lors de son premier mandat en 2018, il avait suspendu des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud afin de faciliter les négociations sur la dénucléarisation avec Pyongyang. Sans succès.
La Corée du Sud a réagi avec mesure, disant espérer que l’entente personnelle entre Donald Trump et Kim Jong Un conduira à «un dialogue constructif» propice à des négociations.
Mais l’annonce du dirigeant républicain a semé la consternation, y compris dans son propre camp républicain, car elle met en jeu la crédibilité des États unis en tant qu’allié et semble refléter le désengagement américain de l’Asie.
Le fait est qu’avec le déploiement attendu du porte-avions George Washington au Moyen-Orient, pour y remplacer le Abraham Lincoln, il ne restera plus, au moins temporairement, de porte-avions américain dans le Pacifique, une aubaine pour Pékin avec qui Washington est en compétition.
«Détourner l’attention»
«Les États-Unis cherchent depuis longtemps à se recentrer sur l’Asie. Aujourd’hui, nous assistons à un désengagement de l’Asie: les forces se retirent, les munitions viennent à manquer et ce président préfère les ennemis totalitaires à ses alliés», a cinglé lundi sur X l’ancien président du cercle de réflexion Council on Foreign Relations (CFR), Richard Haass.
L’opposition démocrate n’est pas en reste. «La Chine et la Russie observent avec quelle facilité le président abandonne les alliés de l’Amérique, et ils s’en souviendront la prochaine fois qu’ils nous mettront à l’épreuve», a ainsi souligné dans un communiqué le sénateur Jack Reed, principal membre démocrate de la commission des forces armées.
Victor Cha, spécialiste de la Corée au Center for Strategic and International Studies (CSIS), évoque lui l’idée que le président américain «a clairement exprimé son souhait de rencontrer à nouveau Kim, et la réduction de l’ampleur des exercices en est le dernier signe en date».
«Mais Kim pourrait ne pas être disposé à le rencontrer avant la fin des élections de mi-mandat (de novembre), afin de se procurer un moyen de pression supplémentaire», dit-il dans un courriel à l’AFP.
Donald Trump pourrait aussi vouloir tenter d’«éloigner Kim du (président russe Vladimir) Poutine et de leur relation en matière d’armement et de troupes dans le cadre de la guerre en Ukraine», ajoute l’expert.
D’autant plus que depuis la guerre en Ukraine, un axe Moscou-Pékin et Moscou-Pyongyang s’est peu à peu solidifié.
À moins que tout cela ne soit une manière «de détourner l’attention de l’Iran», avance M. Cha.
Dans sa récente Stratégie de sécurité nationale, reflet de «l’Amérique d’abord» chère à Donald Trump, le président américain réitère les appels pour une région Asie-Pacifique «libre et ouverte», en référence à l’hégémonie chinoise, mais met davantage l’accent sur la concurrence économique avec Pékin.
Le Japon et la Corée du Sud sont par contre appelés à faire davantage pour soutenir Taïwan face à Pékin et pour assurer leur propre sécurité, à l’image des pressions en la matière de Trump sur les Européens.
Aux yeux du président américain, il s’agit aussi d’en finir avec «l’époque où les États-Unis soutenaient l’ordre mondial tout entier, tel Atlas».
Richard Fontaine, du Center for a New American Security (CNAS), s’interroge lui sur la cohérence de la politique du président américain en Asie soulignant qu’il y a tout juste quelques mois Séoul était érigée en «allié modèle».
«Un peu plus de cohérence serait bienvenue. S’agissant de la Corée: le Sud est notre allié, le Nord ne l’est pas. Préciser ce point serait un bon début», écrit-il sur X.
