Depuis plusieurs mois, le gouvernement de Keir Starmer est affaibli par «l’affaire Mandelson», liée aux circonstances dans lesquelles ce vétéran du parti travailliste fut nommé ambassadeur du Royaume-Uni à Washington malgré ses liens avec le pédocriminel américain Jeffrey Epstein.
Voici les principaux ingrédients d’un scandale aux multiples rebondissements.
Qui est Peter Mandelson?
Peter Mandelson, 72 ans, fut un des architectes du «New Labour», mouvement de recentrage du parti travailliste incarné par Tony Blair dans les années 90.
Surnommé «prince des ténèbres» pour son influence en coulisses, il a été deux fois ministre sous Tony Blair, au Commerce puis à l’Irlande du Nord. Les deux fois, il a dû démissionner en raison de mini-scandales liés à des fréquentations douteuses.
En 2004, cet Européen convaincu est nommé Commissaire européen au Commerce, avant d’être rappelé au gouvernement par le premier ministre Gordon Brown en 2008, en pleine crise financière. Il quitte le gouvernement avec le retour au pouvoir des conservateurs en 2010.
En décembre 2024, alors que l’imprévisible Donald Trump s’apprête à revenir à la Maison Blanche, Keir Starmer choisit de nommer le septuagénaire ambassadeur à Washington. Et le limoge neuf mois plus tard, après de nouvelles révélations sur son amitié avec Jeffrey Epstein.
Quels sont ses liens avec Jeffrey Epstein?
Des documents — courriels et photos — sur l’affaire Epstein publiés par le ministère américain de la Justice fin janvier ont révélé la proximité entre les deux hommes, bien que Peter Mandelson ait assuré avoir pris ses distances après la condamnation en 2008 du financier américain pour recrutement de mineures à des fins de prostitution.
Peter Mandelson aurait notamment logé au domicile new-yorkais d’Epstein lorsque ce dernier était emprisonné, et reçu des versements d’un total de 75 000 dollars (63 200 euros) du financier américain en 2003 et 2004. Versements dont Mandelson a indiqué n’avoir «ni trace ni souvenir».
Des documents suggèrent aussi qu’il aurait transmis à Jeffrey Epstein des informations susceptibles d’influer sur les marchés lorsqu’il était ministre de Gordon Brown.
Cela lui vaut d’être soupçonné de faute dans l’exercice de fonctions officielles. S’il n’a pas été inculpé et dément tout comportement illégal, il a été brièvement arrêté fin février et reste sous enquête judiciaire.
Que reproche-t-on à Keir Starmer?
Jusqu’au 18 avril, Keir Starmer était essentiellement accusé d’avoir nommé Peter Mandelson à Washington alors qu’il était au courant de ses liens avec Jeffrey Epstein — une grave «erreur de jugement» selon ses détracteurs.
Déjà confronté à des appels à la démission en février, le premier ministre s’était défendu en soulignant qu’il ignorait «l’étendue» des liens entre les deux hommes, accusant Peter Mandelson d’avoir menti sur ce point.
Cette crise avait précipité le départ de son chef de cabinet Morgan McSweeney et de deux autres membres de son entourage.
Des documents publiés par le gouvernement en mars, sous pression du Parlement, ont cependant montré que le premier ministre avait été prévenu du «risque réputationnel» posé par la nomination de M. Mandelson, et mentionnaient ses séjours au domicile de Jeffrey Epstein.
Pourquoi l’affaire rebondit-elle maintenant?
Depuis les premières révélations sur les liens entre Jeffrey Epstein et Peter Mandelson à l’automne dernier, Keir Starmer répète que la nomination de l’ex-ministre Labour comme ambassadeur s’est faite dans le «respect complet» de la procédure.
Mais le Guardian a révélé jeudi dernier que le ministère des Affaires étrangères avait accordé à M. Mandelson l’habilitation de sécurité nécessaire à tout ambassadeur malgré un avis défavorable du service chargé de contrôler ses antécédents.
Keir Starmer a affirmé vendredi depuis Paris que ni lui ni aucun de ses ministres n’avaient été «informés» de cet avis avant le 14 avril — un fait qu’il a jugé «inacceptable» et «impardonnable». Il a semblé placer l’entière responsabilité de cette sidérante omission sur le diplomate en chef du Foreign Office, Olly Robbins, limogé le 16.
M. Robbins a cependant fait savoir qu’il pourrait contester en justice son limogeage: il estime n’avoir fait qu’appliquer la règle qui veut que ces avis soient rendus en toute indépendance et n’ont pas à être transmis au gouvernement. D’autant que l’avis défavorable sur Mandelson est tombé fin janvier 2025 — un mois après sa nomination et juste avant sa prise de fonctions.
Quelle est la défense de Downing Street?
En plaidant l’ignorance, Keir Starmer veut montrer qu’il n’a pas délibérément menti lorsqu’il a affirmé que le processus de nomination avait été respecté.
Le «code ministériel» britannique, ensemble de règles éthiques applicables aux ministres, veut en effet que tout ministre ayant «sciemment» induit les parlementaires en erreur présente sa démission.
Mais ses détracteurs soulignent que même si Starmer dit la vérité, il n’aurait jamais dû nommer Mandelson et voient dans cette affaire les preuves d’une incompétence grave justifiant le départ du premier ministre.