Leurs parcours sortent du lot. Et pas dans le bon sens du terme.
Deux faillites et six postes dans les forces de l’ordre en trois ans. Une accusation d’avoir menti dans un rapport de police pour justifier une inculpation pour crime contre une femme innocente — un incident qui a donné lieu à un règlement à l’amiable de 75 000 dollars et à des critiques quant à son intégrité. Un troisième candidat n’a pas réussi à obtenir son diplôme de l’école de police, puis n’a tenu que trois semaines à son unique poste de policier.
Leur point commun : tous ont été récemment embauchés par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) lors d’une vague de recrutement sans précédent — 12 000 nouveaux agents et agents spéciaux pour doubler ses effectifs — après que l’agence eut reçu une manne de 75 milliards de dollars du Congrès pour mettre en œuvre la campagne de déportation massive du président américain Donald Trump.
Le président a mis l’accent sur la rapidité d’action, ce qui, pour l’ICE, s’est traduit par un recrutement et une embauche effrénés, conduisant à l’arrivée de nouveaux employés aux qualifications douteuses. Leurs antécédents et leur formation ont été passés au crible à la suite de nombreux incidents très médiatisés au cours desquels des agents de l’ICE ont fait usage d’une force excessive.
«Si la vérification des antécédents n’est pas effectuée correctement et qu’elle est menée trop rapidement, l’agence s’expose à un risque accru de responsabilité en raison de mauvaises pratiques, d’abus de pouvoir et d’une incapacité à mener à bien sa mission, car les agents ne savent pas ce qu’ils font», a souligné Claire Trickler-McNulty, qui a occupé un poste au sein de l’ICE sous les administrations Obama, Trump (première mandature) et Biden.
L’agence a dit que la majorité des nouvelles recrues sont d’anciens policiers et militaires. Mais les preuves s’accumulent pour montrer que des candidats aux antécédents douteux n’ont soit pas été pleinement contrôlés avant leur embauche, soit ont été recrutés malgré leur passé, comme l’a révélé une enquête de l’Associated Press.
Le directeur par intérim de l’ICE, Todd Lyons, a mentionné lors d’une audition au Congrès en février qu’il était fier de la campagne de recrutement, qui a attiré plus de 220 000 candidatures. «Cette expansion d’un effectif bien formé et rigoureusement contrôlé contribuera à renforcer la capacité de l’ICE à mettre en œuvre le programme ambitieux du président et du secrétaire», a-t-il mentionné.
L’AP met en évidence des problèmes juridiques dans les antécédents des nouvelles recrues de l’ICE
Contrairement à de nombreux services de police locaux, l’ICE a souligné qu’elle protégeait l’identité de ses employés afin de les préserver du harcèlement, rendant impossible un recensement complet des nouvelles recrues.
L’AP s’est intéressée à plus de 40 agents qui ont récemment rendu public leur nouvel emploi au sein de l’ICE sur leurs pages LinkedIn, en utilisant des documents publics pour vérifier leurs antécédents. Tous sauf un étaient des hommes.
Si la plupart d’entre eux possédaient des qualifications classiques en tant qu’anciens agents pénitentiaires, agents de sécurité, anciens combattants et policiers, on ignore combien auraient pu être disqualifiés, l’AP n’ayant pas eu accès à l’intégralité de leurs dossiers personnels. Mais plusieurs avaient des antécédents de dettes impayées ayant donné lieu à des poursuites judiciaires, deux avaient déposé le bilan et trois autres avaient fait l’objet de poursuites pour faute professionnelle dans le cadre de leurs fonctions précédentes au sein des forces de l’ordre, a constaté l’AP.
Marshall Jones, expert en recrutement policier au Florida Institute of Technology, a dit qu’il était difficile d’avoir une vue d’ensemble du vivier de nouveaux employés de l’ICE sans disposer de données supplémentaires. Il a toutefois ajouté que l’ICE avait probablement embauché certains « candidats loin d’être idéaux » qui répondent aux exigences minimales mais qui auraient été écartés dans un cycle de recrutement normal.
«Si vous recrutez des centaines ou des milliers de personnes, même avec les meilleurs processus de vérification des antécédents, il y aura forcément des cas atypiques», a-t-il déclaré. «La question est de savoir s’il s’agit de cas atypiques normaux liés à l’action humaine, ou s’il existe un problème systémique dans la vérification adéquate des candidats lorsqu’il y a des problèmes.»
Le DHS affirme que «la vérification des antécédents est un processus continu»
Le département de la Sécurité intérieure (DHS), l’agence dont dépend l’ICE, n’a pas répondu aux questions concernant des décisions d’embauche spécifiques. Mais il a reconnu que certains candidats avaient reçu des « lettres de sélection provisoire » et des offres pour commencer à travailler à titre temporaire avant d’avoir fait l’objet d’une vérification complète de leurs antécédents.
«L’ICE s’engage à veiller à ce que son personnel chargé de l’application de la loi soit soumis aux normes les plus élevées et à le vérifier rigoureusement tout au long du processus de recrutement», a affirmé le département. «La vérification des antécédents est un processus continu, et non un événement ponctuel.»
Ce processus comprend l’examen de leurs antécédents judiciaires et de leur solvabilité, ainsi que la conduite d’enquêtes sur leurs antécédents, notamment par le biais d’entretiens avec d’anciens employeurs et d’autres collaborateurs, ce qui peut prendre des semaines. Mais l’afflux massif de recrutements a mis l’agence à rude épreuve, celle-ci ayant promis des primes à la signature pouvant atteindre 50 000 dollars et annoncé qu’aucun diplôme universitaire n’était requis.
Une note interne, rapportée pour la première fois par Reuters en février, indiquait aux superviseurs de l’ICE que s’ils recevaient « des informations désobligeantes concernant la conduite d’un employé nouvellement embauché », ils devaient transmettre ces allégations à une unité des affaires internes pour enquête. Ces informations pouvaient inclure le licenciement ou la démission forcée des employés, précisait la note.
Deux faillites, six emplois avant d’être embauché par l’ICE
Parmi les nouvelles recrues figure Carmine Gurliacci, 46 ans, qui a démissionné de son poste de policier à Richmond Hill, en Géorgie, pour rejoindre l’ICE à Atlanta en décembre, selon une lettre de démission obtenue par l’AP.
Il a déposé le bilan en 2022, affirmant qu’il n’avait aucun revenu et qu’il était au chômage depuis deux ans après avoir déménagé de New York en Géorgie, selon des documents judiciaires. Il a assuré vivre chez un ami et effectuer des tâches ménagères en échange d’un logement, énumérant des dizaines de milliers de dollars de prêts impayés, de factures, de pensions alimentaires et d’autres dettes. Il avait également déposé le bilan en 2013 à New York, où il avait déclaré 95 000 dollars de dettes, selon les archives.
Les graves problèmes financiers constituent «un signal d’alarme assez important», car ils peuvent rendre les employés vulnérables aux pots-de-vin ou à l’extorsion, ce qui a posé problème au sein de l’ICE, a expliqué Trickler-McNulty.
Après l’acceptation de sa demande de mise en faillite en 2022, Gurliacci a repris le travail, passant par six services de police de Géorgie en trois ans, démissionnant à chaque fois avant de passer à autre chose, comme le montrent des documents obtenus par l’AP.
Il a quitté un poste de sécurité sur un campus en 2023, invoquant «des problèmes personnels imprévus qui m’empêchent de remplir mes fonctions», comme l’indique une lettre de démission. Mais il a ensuite commencé à travailler pour le bureau du shérif du comté de Butts peu après.
Il y est resté quelques mois avant de rejoindre le bureau du shérif du comté de Chatham, où il a démissionné après deux mois de service, selon les documents. Le gouvernement fédéral a récemment obtenu son dossier personnel du comté de Chatham dans le cadre d’une vérification des antécédents, deux mois après son entrée en fonction à l’ICE.
Joint par téléphone, M. Gurliacci a dit à un journaliste qu’il le rappellerait. Il ne l’a jamais fait et n’a pas répondu aux messages de suivi.
Un critique affirme qu’un nouvel employé de l’ICE «abuse de son pouvoir»
Un autre nouvel employé est Andrew Penland, 29 ans, qui a rejoint l’ICE après avoir démissionné en décembre de son poste d’adjoint au shérif du comté de Greenwood, au Kansas.
Penland avait passé la majeure partie de sa carrière comme adjoint dans le comté de Bourbon, au Kansas, mais il est parti l’année dernière après avoir fait l’objet d’un procès l’accusant d’avoir arrêté une femme sur la base de fausses allégations en 2022. L’assureur du comté a versé 75 000 dollars pour régler l’affaire, comme le montre l’accord.
La femme, June Bench, a raconté ce qui s’était passé lors d’une interview. L’un de ses voisins, un fonctionnaire du comté, a affirmé que Mme Bench avait délibérément pris un virage trop large et avait failli le percuter avec sa voiture.
M. Penland s’est rendu sur les lieux. La vidéo de sa caméra corporelle montre qu’il a exhorté le voisin à porter plainte et a dit à l’homme que Mme Bench irait en prison, mais qu’il n’aurait pas à témoigner au tribunal car l’affaire serait réglée par un accord à l’amiable.
Mme Bench a nié ces allégations et a soutenu qu’il s’agissait d’un différend personnel. Mais M. Penland l’a arrêtée pour agression grave, l’a emmenée en prison et a saisi sa voiture. M. Penland a écrit dans un rapport qu’il avait visionné une vidéo de surveillance montrant son voisin s’écartant brusquement de la trajectoire de sa voiture lancée à toute vitesse.
Il a fallu une semaine à Mme Bench pour sortir de prison et plus d’un an pour faire annuler l’accusation, qui a été rejetée faute de preuves. Lorsqu’elle a obtenu la vidéo que Penland avait citée comme preuve, celle-ci montrait que sa voiture semblait effectuer un virage de routine et qu’il n’y avait pas eu de quasi-collision avec le voisin.
Mme Bench a déclaré qu’elle était outrée d’apprendre que Penland avait été embauché par l’ICE.
«Cela me fait peur. Il abuse de son pouvoir», a-t-elle mentionné.
Après avoir été contacté pour commenter l’affaire, Penland a désactivé son compte LinkedIn et a alerté l’ICE de l’enquête, mais n’a pas répondu à l’AP.
Une nouvelle recrue en difficulté à l’académie de police
Une troisième nouvelle recrue de l’ICE, Antonio Barrett, n’a initialement pas réussi à obtenir son diplôme d’une académie de police du Colorado en 2020 ; il était l’un des deux étudiants à ne pas avoir « terminé certaines parties de la formation » et à avoir reçu « une note d’incomplet », comme le montre un courriel obtenu par l’AP.
Il a terminé le programme après qu’un établissement d’enseignement supérieur communautaire lui a organisé une formation spéciale d’une journée et un examen, et a décroché un poste au sein du service de police de La Junta, au Colorado, en juillet 2020. Mais il n’a travaillé que trois semaines avant de démissionner et n’a plus jamais exercé dans la police locale.
Auparavant, Barrett travaillait comme agent pénitentiaire dans une prison du Colorado.
Il a été accusé dans le cadre d’un procès d’usage excessif de la force pour avoir infligé des souffrances à un détenu menotté alors que lui et un autre collègue avaient sorti de force l’homme de son fauteuil roulant en 2017. Mais les autorités de l’État ont fait valoir que leurs actions n’étaient pas excessives et un tribunal leur a donné raison, classant l’affaire sans suite.
Barrett n’a pas répondu à un message lui demandant de commenter.
Un ancien instructeur de l’ICE affirme que la formation est insuffisante
L’ICE a nié avoir supprimé des exigences de formation, affirmant que les nouvelles recrues reçoivent 56 jours de formation théorique et 28 jours de formation en milieu de travail. L’agence a dit que la plupart des nouveaux agents avaient déjà suivi une formation dans des académies de police.
Mais l’ancien instructeur de l’académie de l’ICE, Ryan Schwank, a témoigné en février que les dirigeants de l’agence avaient réduit la formation sur le recours à la force, la sécurité des armes à feu et les droits des manifestants. Il a déclaré que parmi les nouvelles recrues, certaines n’avaient que 18 ans, n’avaient pas de diplôme universitaire et dont la langue maternelle n’était pas l’anglais.
«Nous ne leur donnons pas la formation nécessaire pour qu’ils sachent quand on leur demande de faire quelque chose qu’ils ne sont pas censés faire, quelque chose d’illégal ou de répréhensible», a-t-il dit.
