C’est quelque chose que la plupart des gens ont probablement déjà fait à un moment ou à un autre: se plaindre auprès d’autrui de se sentir jugé ou ignoré lors d’une interaction, voire aller jusqu’à publier un message à ce sujet sur les réseaux sociaux.
Mais ce n’est pas parce que nous pouvons tous avoir la même impulsion que nous avons tous la même portée et le même impact. Exemple concret : une dispute entre la chanteuse Kelly Clarkson et un petit magasin de Brooklyn qui a suscité la colère des fans et des commentaires enflammés.
Ce conflit, survenu au cours de la fin de semaine et portant sur un oiseau mécanique hors de prix, soulève bien plus de questions que la simple qualité du service à la clientèle. Il s’agit également d’une étude de cas sur les rapports de force et sur la différence qui existe entre une personnalité très en vue et ceux qui ne le sont pas.
Tout a commencé samedi lorsque Mme Clarkson s’est rendue chez Art of Play, un magasin de Brooklyn qui propose des articles tels que des livres, des jeux et des cartes à jouer, et qui organise également des spectacles de magie. Mais l’interaction a mal tourné, a-t-elle déclaré dans une publication sur les réseaux sociaux, lorsqu’on «l’a regardée comme si elle n’avait pas les moyens de se l’offrir»; elle a ajouté que le magasin venait de «perdre une vente considérable». Elle a nommé le magasin et lui a attribué une note négative.
Un échange de messages s’en est suivi: le magasin a publié ses propres messages, affirmant d’abord que l’article n’était pas à vendre, puis ajoutant qu’il avait tenté de lui trouver une alternative. Mme Clarkson a affirmé que ce n’était pas vrai.
Depuis la publication initiale de Mme Clarkson, les commentaires se sont multipliés en ligne — et, selon les propriétaires du magasin, dans la vie réelle également.
Il y a eu des messages et des commentaires haineux, et quelqu’un s’est même présenté au magasin, selon Adam Rubin, l’un des associés. «Je ne comprends pas pourquoi ces gens sont prêts à s’abaisser au nom d’une célébrité qu’ils n’ont jamais rencontrée», a-t-il dit.
Les représentants de Mme Clarkson n’ont pas répondu à nos tentatives répétées d’obtenir leurs commentaires.
Le pouvoir des célébrités est considérable
Les célébrités exercent leur pouvoir de différentes manières. Elles peuvent influencer les sentiments des gens ainsi que leurs opinions ou leurs convictions, a expliqué Alfred Archer, professeur adjoint à l’Université de Tilburg aux Pays-Bas, qui a mené des recherches sur l’éthique et la politique de la célébrité.
Dans une situation comme celle de Mme Clarkson, l’influence penche donc fortement en faveur de la célébrité, a-t-il ajouté. Cela ne signifie pas que les célébrités devraient être censurées ou empêchées de s’exprimer, mais elles devraient être conscientes de cette réalité lorsqu’elles déterminent ce qu’elles disent et comment elles le disent.
«On ne peut bien sûr pas tenir la célébrité responsable de tout ce que font ses abonnés», a indiqué le professeur Archer, mais ceux qui exercent une influence devraient garder à l’esprit que leurs propos peuvent avoir un large retentissement et «faire attention à ce qu’ils publient sur les réseaux sociaux et à ce qu’ils communiquent en public pour cette raison».

Ce pouvoir peut également avoir des retombées positives — comme lorsque Mme Rachel, éducatrice pour enfants et vedette de YouTube, a demandé aux gens sur les réseaux sociaux de soutenir des entreprises détenues par des Noirs. Elle a mis en avant de petites entreprises, comme un café du New Jersey, ce qui a entraîné une forte hausse des ventes et de la popularité.
«Je pense que la responsabilité ici consiste véritablement à utiliser ce pouvoir de manière responsable», a rapporté M. Archer. «Et bien sûr, la manière dont cela se traduira dans chaque cas particulier relèvera de la décision de chaque célébrité. Mais elles doivent y réfléchir un peu plus attentivement qu’un simple citoyen.»
Les réseaux sociaux ont changé la donne
Si les gens ordinaires ont toujours été fascinés par les célébrités, l’explosion des réseaux sociaux et la surabondance d’information — ainsi que la façon dont nous suivons notre famille et nos amis au même titre que nos vedettes préférées — font qu’il est désormais plus probable que les gens développent des relations parasociales, c’est-à-dire unilatérales et non réciproques, avec des célébrités. Cela peut donner lieu au genre de messages virulents et de mauvaises critiques dont la boutique de Brooklyn dit avoir été victime.
Cet aspect de la vie moderne déconcerte Franchesca Ramsey, auteure, animatrice de balado et créatrice de contenu.
«Je pense que les réseaux sociaux eux-mêmes ont renforcé la capacité des gens à ressentir un lien avec une célébrité ou une personnalité publique qu’ils ne connaissent pas», a-t-elle avancé.
«À mon époque, quand on aimait un musicien, on accrochait un affiche sur le mur. On lisait les articles de magazine à son sujet. On allait peut-être à son concert. On regardait ses vidéoclips. Mais au-delà de ça, on n’avait pas l’impression d’une relation bidirectionnelle. On avait plutôt l’impression que j’étais la fan et que c’était la personne que j’appréciais vraiment », a-t-elle expliqué.
« Les réseaux sociaux ont en quelque sorte créé ce faux sentiment de réalité où, je pense vraiment que même le simple fait de regarder le contenu de quelqu’un sur votre téléphone donne l’impression qu’il s’adresse directement à vous.»
— Franchesca Ramsey, auteure, animatrice de balado et créatrice de contenu.
Lorsqu’on lui a demandé quel conseil il donnerait à un autre propriétaire de petite entreprise confronté à ce genre de situation, Adam Rubin n’en avait aucun. «Ce n’est pas quelque chose qu’un propriétaire de petite entreprise est en mesure de gérer », a-t-il dit. «C’est quelque chose qui se produit à un niveau de notoriété et de célébrité auquel je n’ai pas accès, (et) auquel la plupart des gens ordinaires n’ont pas accès.»
En observant la foule de journalistes depuis son magasin de matériel de plomberie situé juste à côté d’Art of Play, Daniel Graffeo n’arrivait pas à croire que le tollé perdait encore de l’ampleur plusieurs jours après la rencontre initiale, mais il n’en était pas totalement surpris. «De nos jours, tout le monde cherche quelque chose, vous savez, de la publicité», a-t-il précisé.
Il espérait que cela ne l’atteindrait jamais. «Je ne voudrais pas me retrouver dans cette situation», a-t-il ajouté.
