Le ministre ukrainien de la Défense sortant Mykhaïlo Fedorov, récemment limogé, a formulé jeudi des critiques cinglantes à l’encontre du commandant en chef de l’armée, contraignant le président Volodymyr Zelensky à appeler à l’unité face aux signes d’une fracture au sein de la hiérarchie militaire.
Parallèlement, des centaines d’Ukrainiens se sont rassemblés à Kyiv, comme dans différentes autres villes du pays, pour protester contre le départ de M. Fedorov dans le cadre d’un remaniement du gouvernement voulu par Volodymyr Zelensky.
Le président a nommé pour le remplacer par intérim Ievgueniï Khmara, un responsable ayant fait carrière dans les services de sécurité ukrainiens, le SBU. Le Parlement doit encore se prononcer sur ces changements.
«Nous continuerons à mettre en œuvre tous les programmes en cours visant à développer et à renforcer nos forces de défense», a promis M. Zelensky sur X.
Le ministre sortant Mykhaïlo Fedorov, âgé de 35 ans, était considéré comme un réformateur qui a œuvré à l’extension du recours à de nouvelles technologies sur le champ de bataille, notamment aux drones, afin de pallier les pénuries d’effectifs et de munitions.
Il a confirmé jeudi que son conflit avec le commandant en chef des armées, Oleksandre Syrsky, avait été la cause de son départ. Ce dernier, âgé de 60 ans et à ce poste depuis 2024, est accusé par ses détracteurs de défendre une vision trop traditionnelle des opérations militaires et d’avoir peu d’égards pour la vie des soldats.
Dispute avec les généraux
En t-shirt noir devant un écran sur lequel défilaient des images de drones, Mykhaïlo Fedorov a reproché devant les journalistes, dont ceux de l’AFP, au général Syrsky d’avoir «bloqué» ses initiatives.
«Au lieu de chercher comment vaincre la Russie de manière asymétrique — ce qui relève de la mission du commandant en chef —, il a trouvé le moyen de diviser le pays dans lequel nous vivons aujourd’hui», a-t-il lancé, tout en admettant qu’il avait aidé à «sauver» l’Ukraine au début de l’invasion russe en 2022.
Face à ces tensions, le président Zelensky a appelé jeudi à préserver «l’unité» au sein du commandement militaire, regrettant que les deux parties, M. Fedorov et le général Syrsky, ne l’aient pas «trouvée».
Le départ de Mykhaïlo Fedorov suscite des interrogations quant à l’avenir de la stratégie ukrainienne à un moment où l’avancée des troupes russes sur le front, lente mais constante, connaît actuellement un essoufflement et où les frappes effectuées par les deux pays montent en puissance.
Dans un rare commentaire public émanant du sommet de la hiérarchie militaire, le commandant des forces interarmées ukrainiennes, Mykhaïlo Drapaty, a loué l’action de M. Fedorov et a appelé à poursuivre la transformation qu’il avait engagée «jusqu’à ce que des règles équitables et claires deviennent la norme».
Contesté, Oleksandre Syrsky a quant à lui défendu son bilan et exhorté à se «concentrer sur la guerre», tout en remerciant le ministre sortant «pour son travail».
À Kyiv, plus de mille personnes se sont rassemblées jeudi matin sur une place du centre-ville, brandissant des drapeaux ukrainiens et européens et scandant «honte !» et «rendez Fedorov !», ont constaté des journalistes de l’AFP.
Selon les médias ukrainiens, des manifestations de soutien au ministre sortant ont eu lieu dans plusieurs autres grandes villes, dont Odessa (sud), Kharkiv (nord-est), Dnipro (centre-est) et Lviv (ouest).

Craintes sur le front
Le chef de l’État ukrainien avait confié en janvier au jeune ministre la tâche d’insuffler une énergie nouvelle à la machine de guerre de son pays. Mais M. Fedorov «s’est brouillé avec divers généraux ainsi qu’avec différents fournisseurs de drones», a déclaré à l’AFP l’analyste politique Anatoliï Oktyssiouk, jugeant qu’il avait entrepris «de nombreuses réformes utiles qui menaçaient certains intérêts».
«Je pense que son limogeage est un affront au peuple ukrainien», s’insurge Vlada Roman, une entrepreneuse de 30 ans rencontrée à Kyiv.
Un militaire ukrainien servant sur le front a pour sa part confié à l’AFP, sous couvert d’anonymat, ne pas comprendre ce départ et ne pas avoir constaté de manquements chez M. Fedorov qui auraient pu le justifier.

Il craint que cette nouvelle transition n’ait des conséquences négatives sur le terrain et se demande «si le drone nécessaire arrivera à temps, si le matériel requis sera acheté, si la réforme visant à remplacer les humains par des machines se poursuivra» et «si nous ne perdrons pas encore quelques mois pour relancer le système».
L’Ukraine est fréquemment secouée par des scandales concernant la mobilisation sous les drapeaux des Ukrainiens ainsi que les méthodes de conduite de la guerre.
Le départ de M. Fedorov en a déjà entraîné d’autres : ceux de Serguiï Sternenko, un conseiller du ministère de la Défense, et du commandant en second de l’armée de l’air ukrainienne, Pavlo Ielizarov.
