Six semaines: c’est le délai moyen dont disposerait une armée pour contrer une nouvelle technologie ennemie sur le champ de bataille ukrainien. Cette course effrénée à l’innovation, où drones et robots redéfinissent la guerre moderne, oblige l’OTAN et ses pays membres à revoir leurs méthodes d’acquisition et force aussi les nations à repenser le droit international. La Presse Canadienne l’a constaté en Lettonie, où le Canada dirige une mission de l’OTAN.
Le 13 août dernier, dans un champ près de Selijas, dans le sud-ouest de la Lettonie, le premier ministre du pays Andris Kulbergs et son ministre de la Défense, Raivis Melnis, sont réunis avec des dirigeants et des représentants militaires de 27 nations de l’OTAN, dont le Canada.
Dans le ciel voilé par les nuages, les dirigeants observent un drone qui file à vive allure. Soudain, un deuxième engin surgit derrière lui. Il s’agit d’un intercepteur NS3, capable d’atteindre 350 km/h. Malgré sa vitesse fulgurante, le NS3 parvient à déposer délicatement un explosif sur le drone ciblé, qui est aussitôt réduit en miettes.
Les dignitaires, impressionnés, applaudissent à l’issue de la présentation.
Pour le fabricant DK Unity, le pari est gagné: la démonstration est une réussite.
Comme des dizaines d’autres fabricants de drones, DK Unity participe ce jour-là à l’exercice «Baltic Trust», organisé dans un pays de l’OTAN qui, depuis quelques mois, est confronté à des incursions répétées de drones qui proviendraient de la Russie et de la Biélorussie.
Les 375 industriels présents à l’exercice, auquel assiste La Presse Canadienne, partagent un objectif commun: persuader les responsables militaires des pays de l’alliance d’acquérir leurs produits.
Aleksandrs Stupans, responsable du développement commercial chez DK Unity, explique à l’agence de presse que les cycles d’innovation ultra-courts représentent un défi de taille pour l’industrie.
«Nous travaillons avec un partenaire en Ukraine, qui, lui, travaille avec une centaine d’unités de combats» et «sur le champ de bataille, la technologie se développe de façon hebdomadaire», souligne le responsable du développement commercial chez DK Unity.
Les informations transmises par les soldats ukrainiens à son entreprise par le biais d’un partenaire à Kyiv permettent d’améliorer continuellement les drones conçus par DK Unity, dont certains sont déployés sur le front en Ukraine.
Mais l’ennemi russe aussi s’adapte au changement de technologie, alors «c’est le jeu du chat et de la souris», renchérit Aleksandrs Stupans.
Six semaines pour s’adapter
Le délai moyen entre l’apparition d’une nouvelle technologie sur le champ de bataille ukrainien et le développement, par l’adversaire, d’une façon de la contrer, est de six semaines, selon une récente analyse de la commission des affaires étrangères et de la Défense française.
Les armées qui ajustent leur organisation à ces cycles d’innovation très courts se donnent donc un avantage sur le terrain, souligne Janis Kazocins, expert du Centre d’études géopolitiques de Riga.
Pour illustrer à quel point la guerre impose une course technologique permanente, cet ancien conseiller à la sécurité nationale du président letton explique qu’il y a une vingtaine de mois, les Ukrainiens «avaient un très bon système de détection des drones russes par le son, qu’ils abattaient ensuite en utilisant des mitrailleuses lourdes».
Mais les Russes «ont simplement commencé à faire voler les drones 400 mètres plus hauts pour que les balles ne puissent plus les atteindre».
Il a donc fallu trouver une nouvelle façon d’abattre ces drones et «c’est là que les scientifiques, les entreprises privées, les experts en robotique en particulier» ont un rôle à jouer en collaborant étroitement avec le personnel militaire, souligne Janis Kazocins, en entrevue avec La Presse Canadienne dans son bureau de Riga, la capitale lettone.
L’expert en géopolitique souligne que c’est grâce à sa capacité d’adaptation que l’Ukraine réussit, après presque quatre ans de guerre, à tenir tête à son ennemi, malgré des effectifs, une aviation et une puissance de feu conventionnelle beaucoup moins imposants que la Russie.
Toutefois, dans un contexte où différents services de renseignement jugent possible que la Russie décide d’attaquer un pays de l’OTAN, Janis Kazocins lance cette mise en garde: il serait «très dangereux de s’imaginer» que les percées ukrainiennes suffisent à comprendre le fonctionnement des drones et des robots, et qu’il suffirait «d’aller voir les Ukrainiens, trouver un de leurs meilleurs drones, en acheter une grosse quantité, les empiler dans un hangar et de s’en servir le jour où les Russes nous (l’OTAN) attaquent, s’ils le font un jour».
Le problème avec ce raisonnement, précise Janis Kazocins, est qu’il fait fi du cycle d’innovation ultra-court. Il faut donc que les pays de l’alliance achètent des services, plutôt que des produits voués à l’obsolescence.
«Il faut acheter des services» qui se «développent continuellement» et auxquels «on peut y ajouter nos propres technologies».
Des imprimantes 3D sur le champ de bataille
Interrogé par La Presse Canadienne à la base militaire d’Ādaži, le colonel canadien David Brassard, qui dirige la Brigade multinationale de l’OTAN en Lettonie, explique que sa brigade «est en train de moderniser ses procédures d’achat» afin de devenir «plus agile» et tenir compte de «la vitesse à laquelle évolue la technologie».
Il souligne que l’évolution des technologies dans les conflits modernes ne se résume pas à «une bataille d’armées industrielles».
Le développement de la technologie, précise le colonel Brassard, «ne vient pas juste des usines», mais «aussi du terrain».
Il donne l’exemple «de cellules de soldats ukrainiens» en «première ligne», qui sont «capables de modifier les drones» sur le champ de bataille.
Ces cellules de guerre vont, par exemple, faire du «codage informatique» sur le front ou utiliser des imprimantes 3D pour modifier et adapter les drones à la menace à laquelle elles font face.
«On n’est pas rendu» aussi bon que les Ukrainiens, «mais je suis confiant qu’on va se rendre là aussi», indique le commandant de la Brigade multinationale de l’OTAN en Lettonie.
Des robots qui se coordonnent comme des abeilles
L’expert du Centre d’études géopolitiques de Riga Janis Kazocins préfère parler de «robots» plutôt que de «drones» parce que les véhicules sans pilote sont aussi, et de plus en plus, utilisés sur le sol et sous l’eau.
Par exemple, «les Ukrainiens ont maintenant des plateformes autonomes maritimes», comme le MV1, de la gamme Magura, un bateau d’une longueur de sept mètres, qui aurait une autonomie de sept jours en mer et 2200 kg de charge utile.
«La plateforme transporte plusieurs drones» qui se déploient au moment opportun «pour perpétrer des attaques dans la mer noire, en Crimée ou sur les côtes russes».
L’arrivée des robots sur le champ de bataille, «si on remet ça dans un contexte historique», est un développement technologique «comparable à celui qui s’est opéré lorsque les chars d’assaut ont remplacé la cavalerie» au début du 20e siècle.
Avec l’intégration de la robotique et de l’intelligence artificielle (IA) dans les systèmes de défense, «nous assistons aujourd’hui au développement de la technologie en essaim», inspirée des abeilles, explique Janis Kazocins.
L’institut des Nations unies pour le désarmement décrit la technologie en essaim comme des «systèmes multirobots dans lesquels les robots coordonnent leurs actions pour travailler collectivement à la réalisation d’un objectif».
En Ukraine, «ça se produit déjà, alors que vous avez un groupe de drones qui travaillent ensemble, certains ont pour mission de servir de leurre, d’autres doivent faire de la surveillance, alors que d’autres sont des drones suicides», explique Janis Kazocins, qui a été conseiller à la sécurité du président letton de 2016 à 2023.
«Ces robots utilisent des systèmes informatiques très sophistiqués pour communiquer entre eux et se coordonner», ajoute-t-il.
Les robots gagnent une bataille en Ukraine
Le 13 avril dernier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky est apparu dans une vidéo où il a annoncé la prise d’une position ennemie exclusivement menée par des robots terrestres et des drones kamikazes.
«Pour la première fois dans l’histoire de cette guerre, une position ennemie a été capturée exclusivement par des plateformes sans pilote» et «sans aucune perte de notre côté», a annoncé le président Zelensky, filmé dans un hangar entouré de robots.
«Ratel, Termit, Ardal, Lynx, Zmiy, Protector, Volia et nos autres véhicules terrestres sans pilote ont déjà effectué plus de 22 000 missions sur le front en seulement trois mois. Autrement dit, des vies ont été sauvées plus de 22 000 fois», a indiqué Volodymyr Zelensky, en ajoutant «qu’il s’agit de haute technologie qui protège ce qui a le plus de valeur».
Un rapport attendu
L’utilisation d’armes robotisées dans les conflits modernes inquiète les plus hautes instances.
Dans un appel conjoint publié le 25 août dernier, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge, Mirjana Spoljaric, ont publié un texte qui demande aux pays d’adopter des règles pour que les progrès technologiques ne prennent pas de vitesse le droit international humanitaire.
«Nous sommes désormais dangereusement proches de franchir une ligne rouge morale: le ciblage autonome d’êtres humains par des machines.»
Cette mise en garde a eu lieu quelques jours avant le début de la Conférence du désarmement (CD), une rencontre annuelle qui avait lieu à Genève.
Au cours des trois dernières années, les 65 pays réunis à la CD se sont penchés sur les façons d’encadrer les systèmes d’armes autonomes létales.
Les États doivent présenter un rapport sur le sujet lors de la septième Conférence d’examen de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), prévue en novembre à Genève.
- Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

