La plus haute juridiction russe a ordonné lundi que le seul parti s’opposant à l’intervention militaire du Kremlin en Ukraine soit retiré de la liste électorale en vue des élections législatives du mois prochain.
La Cour suprême a annulé l’enregistrement de Iabloko — qui signifie «pomme» en russe— à la suite d’un recours déposé par un parti pro-Kremlin. Le mois dernier, la Commission électorale centrale avait initialement autorisé Iabloko à figurer sur les listes électorales aux côtés de dix autres partis.
Autrefois voix progressiste de premier plan au Parlement et souvent critique à l’égard du gouvernement, Iabloko a par la suite perdu son groupe de députés à la Douma d’État à mesure que le Kremlin renforçait son emprise sur la vie politique russe.
Ces dernières années, Iabloko était le seul parti d’opposition enregistré à s’être opposé à l’envoi de troupes en Ukraine.
Parmi ses slogans de campagne figuraient notamment: «Pour un accord de cessez-le-feu, la diplomatie et la paix!», «Notre objectif est d’empêcher la guerre nucléaire!» et «Pour une Russie libérée de la peur et des répressions politiques!».
Grigori Iavlinski, politicien progressiste de longue date qui a cofondé Iabloko dans les années 1990 et préside son comité politique, a déploré cette décision et a averti que le parti ferait appel.
«Exclure Iabloko des élections revient à refuser tout dialogue avec ceux qui posent des questions qui mettent les autorités mal à l’aise», a fait valoir M. Iavlinski dans un communiqué publié en ligne. «Nous espérons que les autorités tiendront compte de la demande de la population en faveur de la paix, de la liberté et d’une vie sans peur, et qu’elles modifieront leur politique.»
De nombreuses figures de l’opposition russe en exil avaient exhorté les électeurs à soutenir Iabloko, notamment Ioulia Navalnaya, la veuve d’Alexeï Navalny, critique du Kremlin, ainsi que les hommes politiques Ilia Iachine et Vladimir Kara-Mourza.
Mais le chef de Iabloko, Nikolaï Rybakov, qui était présent dans la salle d’audience lundi, a cherché à prendre ses distances par rapport à ce qu’il a qualifié de soutien injustifié de la part de Iulia Navalnaya et d’autres opposants au Kremlin vivant à l’étranger, dans une tentative apparente d’empêcher l’exclusion de son parti de la liste électorale.
Dans le même temps, les réseaux sociaux ont été envahis de vidéos soutenant Iabloko. Beaucoup ne contenaient pas de slogans politiques, mais montraient plutôt des jeunes hommes et femmes tenant des pommes lorsqu’on leur demandait leur intention de vote pour les élections du 18 au 20 septembre, ou dansant sur des chansons russes faisant référence aux pommes.
Les autorités ont probablement autorisé au départ Iabloko à figurer sur les bulletins de vote afin d’offrir aux Russes un exutoire à leur mécontentement, tout en montrant, grâce au score électoral traditionnellement faible du parti, que peu de gens soutiennent sa position sur l’Ukraine, a avancé Nikolaï Petrov, chercheur senior à l’institut de réflexion New Eurasian Strategies Center, fondé par le magnat russe en exil et figure de l’opposition Mikhaïl Khodorkovski.
Mais la campagne de Iabloko en faveur de la paix a trouvé un écho et a bouleversé les calculs du Kremlin.
Désormais, «le Kremlin est confronté à une tâche assez difficile: se sortir de cette situation avec un minimum de pertes», a prévenu M. Petrov, car exclure le parti de la liste électorale revient en effet à «montrer qu’il a peur de ce que représente Iabloko».
Le parti a subi une pression croissante ces dernières années, le Kremlin ayant intensifié sa répression contre la dissidence à des niveaux jamais vus depuis l’ère soviétique.
