La décision du président américain Donald Trump de réduire l’ampleur des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud n’est pas qu’un affront envers un allié de longue date; elle soulève également des inquiétudes plus générales quant aux intérêts des États-Unis en matière de sécurité en Asie et ailleurs.
M. Trump a justifié sa décision en invoquant le refus de la Corée du Sud de se joindre à la guerre contre l’Iran et en raison des «bonnes relations» avec le dictateur de la Corée du Nord, une approche transactionnelle et personnelle de la politique étrangère qui a caractérisé la présidence du républicain.
«Je ne vois aucun intérêt américain dans cette décision», a déclaré Dan Fried, ancien secrétaire d’État adjoint aux Affaires européennes sous l’administration de George W. Bush. «À tous les niveaux, cela n’a aucun sens. Cela nuit aux Sud-Coréens, aux Japonais, effraie les Taïwanais, déstabilise l’OTAN et enhardit les Chinois, sans parler des Nord-Coréens.»
Danny Russel, ancien secrétaire d’État adjoint chargé de l’Asie de l’Est et du Pacifique sous l’administration Obama, a affirmé que la décision de M. Trump de se ranger du côté de la Corée du Nord, qui s’oppose fermement aux exercices militaires conjoints annuels, relevait «sans conteste de la catégorie “difficile d’imaginer pire”».
«C’est tragiquement à l’envers. M. Trump punit un allié tout en encourageant un adversaire», a ajouté M. Russel, aujourd’hui chercheur à l’Asia Society Policy Institute de New York. «Il protège la sensibilité de Kim Jong-un contre un signal hostile au détriment de la sécurité américano-sud-coréenne.»
Message aux Sud-Coréens
Dimanche, M. Trump a ordonné à l’armée américaine de réduire l’ampleur des exercices «Ulchi Freedom Shield», d’une durée de 11 jours, qui ont débuté lundi comme prévu. On ignore quelles parties de l’entraînement ont été réduites.
Son annonce a déconcerté de nombreuses personnes en Corée du Sud, un pays étroitement allié aux États-Unis depuis des décennies et où la sécurité nationale est une priorité absolue en raison des menaces de la Corée du Nord, dotée de l’arme nucléaire.
Elle a également suscité des critiques immédiates de la part de nombreux démocrates au Congrès.
«Traiter l’un des plus proches alliés des États-Unis comme un adversaire affaiblit nos alliances et profite à la Chine et à la Corée du Nord», a soutenu Greg Meeks, principal démocrate de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants.
Lundi, Donald Trump a enfoncé le clou en publiant une photo du dirigeant nord-coréen en train de parler au téléphone. La légende disait : «HEY DONALD… TOUT EST BEAU ENTRE NOUS, OUI ?»
L’ambassadeur américain à la retraite, Robert Wood, qui a servi sous des présidents républicains et démocrates, a affirmé que les exercices militaires conjoints étaient essentiels pour dissuader la Corée du Nord, qui a refusé toute négociation avec les États-Unis concernant son programme nucléaire et a accéléré ses essais d’armes.
«Nous ne voulons pas non plus que la Corée du Sud en arrive à la conclusion que la capacité nucléaire est la seule garantie dont elle dispose pour assurer sa sécurité», a soutenu M. Wood.
Matthew Kroenig, qui a précédemment occupé des postes dans les domaines de la défense et du renseignement au sein d’administrations républicaine et démocrate, a indiqué que les sondages montraient que les Sud-Coréens soutenaient de plus en plus l’idée de se doter de leurs propres armes nucléaires.
«Les États-Unis ont déployé des efforts considérables pour tenter de convaincre la Corée du Sud qu’elle est protégée», a indiqué M. Kroenig, qui travaille désormais pour l’Atlantic Council, un groupe de réflexion installé à Washington. Réduire l’ampleur de ces exercices «risque de discréditer ce message», a-t-il ajouté.
La grande séduction de Séoul
Le revirement de M. Trump est survenu alors même que les Sud-Coréens s’étaient efforcés de flatter le président américain, soucieux de s’attirer ses faveurs sur des questions cruciales, telles que le commerce et la défense.
Dès qu’il s’est assis dans le bureau ovale doré pour sa rencontre avec M. Trump l’année dernière, le nouveau président Lee Jae Myung a fait l’éloge de la décoration somptueuse de la pièce. Pour rajouter une couche, M. Lee a validé l’affirmation de M. Trump selon laquelle la Corée du Nord n’aurait pas poursuivi ses ambitions nucléaires si M. Trump avait remporté un second mandat consécutif en 2020.
Quelques heures plus tôt, M. Trump semblait manifester de la sympathie pour le prédécesseur de M. Lee, Yoon Suk Yeol, qui a été destitué après avoir imposé la loi martiale en décembre 2024.
Charles Kupchan, un chercheur de renom du Council on Foreign Relations, met en garde que la diminution des manœuvres militaires souhaitée par M. Trump pourrait pousser d’autres alliés de longue date à s’interroger davantage sur leur propre sécurité, sans compter sur l’aide des États-Unis.
«Ils espèrent que le bouclier américain sera toujours là à l’avenir», a déclaré M. Kupchan, qui a travaillé au Conseil national de sécurité sous les présidents démocrates Bill Clinton et Barack Obama, «mais ils doivent au moins envisager l’idée que l’Oncle Sam ne sera pas là pour eux.»
«C’est comme s’il voulait tout réduire en cendres»
M. Kupchan a reconnu que Donald Trump n’avait pas tort de vouloir que la Corée du Sud et les Européens contribuent davantage à leur défense. Mais, a-t-il ajouté, l’approche imprévisible du président sape la solidarité qui sous-tend ces alliances «car il finit par insulter ses alliés».
M. Fried a déclaré que M. Trump semblait peu disposé à «se contenter de sa victoire» après avoir fait pression sur les membres de l’OTAN et les alliés asiatiques pour qu’ils augmentent leurs dépenses de défense.
«L’OTAN se renforce, la Corée du Sud se renforce, le Japon se renforce. M. Trump a du mal à se contenter de cette victoire», a remarqué M. Fried, qui travaille actuellement à l’Atlantic Council. «C’est comme s’il voulait tout réduire en cendres.»
John Herbst, ancien ambassadeur en Ukraine sous la présidence de George W. Bush, a déclaré que la décision concernant la Corée montrait à quel point l’administration Trump pouvait être incohérente dans ses prises de position politiques. Mais d’une manière générale, a-t-il ajouté, les États-Unis ont su préserver leurs alliances à long terme.
«Si ces incidents se multiplient et prennent de l’ampleur, il est évident que nous serons en train de démanteler le système d’alliances qui nous a si bien servi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale», a affirmé M. Herbst, qui fait également partie de l’Atlantic Council. «Mais malgré certaines déclarations qui semblent aller dans ce sens, nous ne nous sommes pas engagés dans cette voie de manière cohérente et résolue.»
M. Kupchan partage cet avis.
«La réalité est que, du moins à ce jour, M. Trump a laissé intactes les bases avancées des États-Unis et ses relations d’alliance fondamentales», même si les propos du président peuvent être interprétés comme signifiant «nous en avons fini avec vous», a déclaré M. Kupchan.
Reste à savoir si le message de M. Trump à la Corée du Sud se traduira par un changement politique significatif ou s’il ne s’agira que d’une publication vite oubliée sur les réseaux sociaux.
«C’est un président imprévisible, a noté M. Kroenig. Si nous passons à autre chose, que les exercices se déroulent comme prévu et que nous n’entendons plus jamais parler de cette affaire, cela ne m’étonnerait pas.»
