La Biennale de Venise a inauguré mardi sa 61e édition, la plus chaotique de son histoire, quelques jours seulement après la démission sans précédent de son jury.
Cette démission, motivée par la participation d’Israël et de la Russie, a ébranlé les fondements mêmes de la plus ancienne exposition d’art contemporain au monde.
La tension était palpable lorsque des artistes ukrainiens se sont rassemblés près d’un camion transportant une statue de cerf en origami, venue tout droit du front de l’Est ravagé par la guerre, jusqu’aux Giardini, lieux emblématiques de la Biennale. À quelques mètres de là, une poignée de participants du pavillon russe dansaient au son de la musique house mixée par un DJ argentin.
Au même moment, un groupe de Palestiniens défilait dans les Giardini, portant les noms d’artistes tués à Gaza. D’autres manifestations sont attendues durant la semaine d’ouverture.
Peu de personnes au sein de la Biennale ont été surprises de voir la politique mondiale s’immiscer dans l’exposition d’art internationale, exerçant une nouvelle pression sur sa structure de pavillons nationaux côtoyant une exposition organisée et soulevant d’anciennes questions: la représentation des nations est-elle dépassée dans un système globalisé où les artistes travaillent souvent à l’international? Offre-t-elle aux États une tribune indue pour la propagande?
«Je pense que ce qui a été le plus contesté, c’est l’existence même de l’État-nation au sein de l’espace d’exposition», a déclaré Marie Helene Pereira, l’une des cinq commissaires de l’exposition principale «In Minor Keys», qui ont pris la relève de la regrettée commissaire Koyo Kouoh.
«On constate à quel point cela peut engendrer des tensions, surtout dans le contexte de chaos politique actuel, a ajouté Mme Pereira. Il est important de repenser la structure, de repenser les institutions, afin qu’elles soient davantage au service des artistes et de la création artistique.»
Avant sa démission, le jury avait annoncé qu’il ne décernerait pas de prix aux pays dont les dirigeants faisaient l’objet d’une enquête de la Cour internationale de Justice. Cette décision a isolé la Russie et Israël.
L’artiste israélien Belu-Simion Fainaru a souligné que, selon lui, la décision du jury était «juste».
«Je devrais être traité comme un artiste à part entière et ne pas être discriminé en raison de mon origine ethnique, du fait que je suis juif, et non en raison de ma nationalité ou de mon passeport. Je dois être reconnu pour ce que je suis. Je suis un artiste qui souhaite exposer son art et j’ai le droit d’être évalué», a-t-il affirmé devant son installation inspirée de la Kabbale.
La Biennale, a-t-il ajouté, devrait être «un lieu où l’on se sent en sécurité pour créer et exprimer ses convictions».
Giardini en première ligne
L’artiste ukrainienne Zhanna Kadryova a créé Le Cerf en origami pour remplacer un avion de chasse soviétique à capacité nucléaire qui trônait depuis longtemps dans un parc de Pokrovsk, dans la région du Donbass en Ukraine.
Les commissaires du pavillon ukrainien — le troisième depuis l’invasion russe de 2022 — ont évacué la statue du parc en 2024, alors que la ligne de front se situait à seulement cinq kilomètres.
La co-commissaire Ksenia Malykh s’est fermement opposée à la décision de la Biennale d’autoriser la Russie à ouvrir son pavillon, la qualifiant de «tentative fallacieuse de neutralité».
«On ne peut pas rester neutre en ce moment. On ne peut pas être neutre quand des gens meurent chaque jour à cause des Russes, a commenté Mme Malykh. Ils prétendent que l’art est apolitique, mais ils l’utilisent comme une arme dans une guerre hybride en Europe.»
Le pavillon russe ne sera ouvert aux visiteurs que lors des avant-premières qui se déroulent jusqu’à vendredi et restera fermé au public après l’ouverture de la Biennale, samedi, pour une durée de six mois et demi. Le pavillon a programmé une série de performances cette semaine et proposait un bar à l’étage, près d’un arbre en fleurs.
Les commissaires n’étaient pas disponibles pour des entrevues.
L’ouverture du pavillon russe a coûté à la Biennale de Venise 2 millions d’euros (environ 3,2 millions $ CA) de financement européen sur trois ans. La Biennale a défendu cette décision, affirmant que tout pays entretenant des relations avec l’Italie était libre d’ouvrir un pavillon, une position qui l’a mise en porte-à-faux avec le gouvernement italien.
Cependant, le catalogue officiel comportait une mention à l’endroit où aurait dû figurer le texte russe, indiquant que la participation de la Russie était «en cours d’examen» au moment de la publication.
Pas de jury, pas de Lions d’or
En l’absence de jury de pairs, il n’y aura pas de Lion d’or pour le meilleur pavillon national ni pour le meilleur participant à l’exposition principale — un prix très prestigieux qui a conduit certains à comparer la Biennale aux Jeux olympiques de l’art.
Pour la même raison, les visiteurs des sites des Giardini et de l’Arsenale choisiront deux lauréats, le meilleur participant national et le meilleur participant à l’exposition principale, qui seront récompensés le 22 novembre, jour de la clôture de la Biennale.
L’artiste ukrainien Malykh a assuré que l’absence de prix décernés par des professionnels avait nui à la Biennale.
«C’est un moment important. Si le prix est décerné par le public, c’est comme si la Biennale participait à l’Eurovision. Ce n’est plus une institution professionnelle», a-t-il affirmé.
