Des responsables de l’administration Trump ont ordonné aux agents de l’ICE de suspendre la plupart de leurs contrôles routiers après deux fusillades mortelles survenues en un peu plus d’une semaine, ont confirmé mardi des sources proches du dossier.
Cette consigne a été donnée au lendemain d’une intervention qui a coûté la vie à un conducteur colombien tué par balle par un agent de l’ICE dans le Maine et une semaine après qu’un autre agent a participé à une fusillade qui a coûté la vie à un automobiliste à Houston, ce qui a ravivé les critiques concernant les tactiques employées par la police de l’immigration lors de ses opérations de contrôle.
La suspension n’est pas absolue et des exceptions demeurent pour l’exécution d’un mandat d’arrêt ou dans le cadre d’une collaboration avec des agences partenaires, selon une source qui s’est exprimée mardi sous couvert d’anonymat afin de pouvoir évoquer des opérations sensibles des forces de l’ordre.
Matthew Felling, porte-parole du sénateur du Maine Angus King, a indiqué que le bureau du sénateur avait également été informé par le ministère de la Sécurité intérieure que l’ICE suspendait les contrôles routiers.
Des centaines de personnes ont manifesté mardi dans le Maine pour dénoncer la mort de Joan Sebastián Durán Guerrero, un ressortissant colombien âgé de 26 ans tué par un agent de l’ICE.
Le ministère américain de la Sécurité intérieure a déclaré qu’un agent de l’ICE, «craignant pour la sécurité publique», avait tiré sur le conducteur alors que des agents surveillaient le domicile d’une personne qu’ils soupçonnaient d’être en situation irrégulière et qui faisait l’objet d’une décision définitive d’expulsion du territoire.
Le ministère a expliqué dans un message publié sur X que, lorsque l’ICE a tenté d’intercepter le véhicule conduit par une personne sortant de cette maison, le conducteur a tenté de prendre la fuite et l’agent a fait usage de son arme.
Cette déclaration a été publiée quelques heures après que M. King a affirmé que le secrétaire à la Sécurité intérieure, Markwayne Mullin, lui avait dit que l’agent avait ouvert le feu après que l’homme a tenté d’utiliser son véhicule comme une arme contre les agents de l’ICE.
M. King a précisé que M. Mullin lui avait également indiqué que les agents tentaient de mettre à exécution un mandat d’arrêt, mais pas à l’encontre de la personne qui a été victime des coups de feu.
Le ministère de la Sécurité intérieure, qui chapeaute l’ICE, n’a pas immédiatement répondu à un courriel lui demandant des précisions sur les circonstances ayant conduit à la fusillade.
Dans un message cinglant publié sur X, le président colombien sortant Gustavo Petro a qualifié la mort de l’homme d’assassinat ciblé «perpétré par le gouvernement américain».
M. Petro, qui s’est ouvertement disputé avec le président américain Donald Trump, a exhorté ce dernier à fournir une explication et a accusé les agents de l’ICE d’avoir traité M. Durán Guerrero comme «un être inférieur dépourvu de droits».
Cet événement a suscité l’indignation à Biddeford et dans toute la région. Des manifestants se sont rassemblés mardi devant un centre de détention de l’ICE à Scarborough, situé un peu plus haut sur la côte, entre Biddeford et Portland.
«Ces gens sont des meurtriers et ils doivent quitter notre État immédiatement», a déclaré l’organisateur Todd Chretien aux manifestants, parmi lesquelles certains brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire «Arrêtez les meurtres» et «Mettez fin à cette terreur».
La délégation du Maine au Congrès a réclamé mardi une «enquête approfondie, transparente et menée dans les meilleurs délais».
Questions sans réponse
La fusillade impliquant M. Durán Guerrero marque la deuxième fois en une semaine que l’ICE a recouru à la force meurtrière et au moins le neuvième décès depuis que M. Trump a lancé sa campagne de répression contre l’immigration.
Les agents impliqués ne portaient pas de caméras corporelles, ce qui laisse de nombreuses questions en suspens quant aux circonstances de l’événement survenu dans cette communauté côtière située au sud de Portland.
On ignore encore à quelle distance l’agent se trouvait du véhicule lorsqu’il a ouvert le feu, s’il a ordonné au conducteur de s’arrêter ou dans quelle mesure le public aurait pu être en danger.
Des photos montraient des impacts de balles sur le pare-brise de la voiture.
«Nous réévaluons constamment nos procédures afin de garder nos agents en sécurité et les criminels hors de nos rues. Nous ne divulguerons ni ne discuterons des tactiques des forces de l’ordre», a indiqué un porte-parole de l’ICE.
L’autre sénatrice du Maine, la républicaine Susan Collins, a indiqué que M. Mullin lui avait signalé que le Bureau de l’inspecteur général du département de la sécurité intérieure menait une enquête en collaboration avec le FBI.
Le bureau du procureur général du Maine, qui mène également une enquête, a déclaré que les premiers témoignages suggèrent que l’automobiliste tentait de s’enfuir en direction de l’agent. Le bureau a précisé que l’agent qui l’a tué a été suspendu de ses fonctions.
D’après des voisins et des documents officiels, M. Durán Guerrero habitait dans un appartement situé à moins de 50 mètres de l’endroit où sa voiture s’est immobilisée, devant un immeuble d’habitation situé en face d’un prêteur sur gages et d’une buanderie.
Une vidéo provenant d’une caméra de sécurité d’un commerce voisin, obtenue par l’Associated Press, montre un véhicule blanc s’approchant d’un carrefour à une vitesse modérée avant d’effectuer plusieurs tours lents. Un VUS des forces de l’ordre a arrêté sa course et deux agents ont ouvert la portière du conducteur pour en extraire un corps inerte.
La vidéo ne permet pas de déterminer clairement à quel moment les coups de feu ont été tirés.
Résident du secteur, Daniel Boucher a expliqué avoir regardé par la fenêtre de son appartement situé au troisième étage après avoir entendu une série de coups de feu. Il a vu le véhicule descendre la rue jusqu’à ce que les deux voitures entrent en collision.
«Son visage était ensanglanté. Sa tête était ensanglantée, a témoigné M. Boucher, la voix étranglée par l’émotion. J’ai clairement entendu la victime dire: “J’ai essayé de m’arrêter.”»
À un moment donné, l’agent qui avait ouvert le feu s’est approché de lui.
«J’étais bouleversé et je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur; il m’a regardé et m’a dit: “Il a essayé de me renverser”, ou quelque chose comme ça, a raconté M. Boucher. Je ne me souviens pas de ses mots exacts.»
Deuil difficile pour les proches de la victime
Deux associations de défense des droits — la Maine Immigrants’ Rights Coalition et Presente! — ont affirmé que l’homme qui a été tué était autorisé à travailler aux États-Unis.
Ses voisins ont décrit M. Durán Guerrero comme un visage familier et sympathique, même s’ils discutaient rarement avec lui, car il ne semblait pas parler anglais.
Sadie Dilboy et Cory Poulin, propriétaires d’une buanderie située près du des lieux de son décès, ont raconté qu’ils voyaient M. Durán Guerrero tout le temps.
«Tout le monde le connaît», a affirmé Mme Dilboy, se souvenant qu’il venait souvent dans leur magasin avec sa fille et lui donnait des pièces pour qu’elle s’achète des bonbons.
Claudia Morton, qui habite près de la demeure de M. Durán Guerrero et le saluait souvent de la main, était bouleversée par sa mort. «Le monde entier devrait pleurer», a-t-elle déclaré mardi.
La semaine dernière à Houston, un agent de l’ICE a abattu Lorenzo Salgado Araujo, âgé de 52 ans, par balle après que les autorités fédérales, à bord de véhicules banalisés, l’ont pris en chasse pendant qu’il se rendait sur un chantier de construction.
Les mesures répressives de l’administration avaient été largement condamnées l’hiver dernier après les morts d’Alex Pretti et de Renee Good dans le Minnesota.
