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Des experts s'inquiètent de la contamination au plomb en Afrique

«Ma vie n’est plus la même.»

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Mejumaa Hassan Nyanje, mère de quatre enfants née dans le village d'Owino Uhuru, est assise devant sa maison à Mikindani, dans le comté de Mombasa, au Kenya, le 10 avril 2026. Mejumaa Hassan Nyanje, mère de quatre enfants née dans le village d'Owino Uhuru, est assise devant sa maison à Mikindani, dans le comté de Mombasa, au Kenya, le 10 avril 2026. (Kelvin Rading)

Plusieurs années après la fermeture d’une usine de recyclage de batteries au plomb dans la ville côtière de Mombasa, au Kenya, les habitants d’Owino Uhuru affirment souffrir encore d’un empoisonnement au plomb, un risque croissant pour la santé publique alors que l’essor des énergies propres en Afrique entraîne une forte augmentation de l’utilisation des batteries.

Faith Muthama, 40 ans, mère de quatre enfants, affirme que sa santé ne s’est jamais rétablie.

«Ma vie n’est plus la même, dit-elle en essuyant la sueur de son front. J’ai encore du mal à accomplir les tâches ménagères lourdes car je souffre de difficultés respiratoires. Lorsque j’ai passé des examens en 2012, on a constaté que mon taux de plomb dans le sang était élevé.»

Les experts avertissent que des risques similaires sont apparus à travers l’Afrique alors que le continent adopte davantage d’énergies renouvelables.

Un rapport publié en février par le Centre for Global Development, un groupe de réflexion indépendant basé à Washington et à Londres, a averti que l’expansion rapide des systèmes solaires hors réseau et du stockage par batterie, considérés comme essentiels pour combler le déficit d’accès à l’énergie en Afrique, entraîne une forte augmentation de la demande en recyclage de batteries.

Une grande partie de ce recyclage s’effectue dans des conditions informelles ou mal réglementées.

La contamination à Owino Uhuru remonte à 2007, lorsque Kenya Metal Refineries EPZ, une filiale locale d’une entreprise basée à Mumbai, en Inde, exploitait une usine de recyclage de batteries au plomb-acide au sein de la localité.

Les habitants affirment que les déchets toxiques de l’usine, qui exportait du plomb traité vers l’Inde, se sont infiltrés dans le sol et l’eau, provoquant des maladies à grande échelle. Plus de 20 décès ont été liés à cette pollution. Bien que l’usine ait été fermée en 2014, les dégâts persistent.

L’exposition au plomb est associée à des lésions neurologiques, à un retard du développement cognitif et à des effets à long terme sur la santé, en particulier chez les enfants dont le cerveau est encore en développement.

En 2025, la Cour suprême du Kenya a accordé environ 12 millions $ US de dommages-intérêts à quelque 3000 habitants après qu’ils eurent remporté un recours collectif contre la fonderie, une victoire juridique rare pour les victimes de pollution industrielle. Mais les militants affirment que l’État n’a pas donné suite à cette décision en versant les indemnités en temps voulu.

«J’attends simplement de l’aide, car j’ai épuisé toutes mes ressources pour me soigner», a déclaré Alfred Ogulo, 70 ans, un ancien du village, dont la parole était légèrement pâteuse.

M. Ogulo a révélé qu’à un moment donné, des analyses avaient révélé des taux de plomb extrêmement élevés dans son sang, ce qui lui a causé des lésions nerveuses et une mobilité réduite.

«Je ne peux pas marcher sans canne, a-t-il déclaré. Je souffre également de graves douleurs thoraciques et de toux dues aux fumées toxiques que nous avons respirées ici lorsque l’usine était encore en activité.»

Les batteries au plomb sont largement utilisées sur de nombreux marchés à faibles revenus, car elles sont moins chères que les alternatives telles que les batteries lithium-ion. Mais leur recyclage en toute sécurité nécessite des infrastructures coûteuses qui font souvent défaut. Ainsi, les recycleurs informels ont souvent recours à des méthodes rudimentaires qui peuvent libérer des particules de plomb dans l’air, le sol et l’eau.

«L’énergie solaire hors réseau pourrait représenter une part importante des batteries entrant dans le circuit de recyclage en Afrique, a dit Lee Crawfurd, chercheur senior au Centre for Global Development, qui a examiné le rapport. Cela s’ajoute à la demande existante provenant de véhicules tels que les voitures et les motos.»

«Un recyclage sûr coûte cher, ce qui incite fortement à le faire de manière dangereuse», a indiqué M. Crawfurd, ajoutant que, puisque l’interdiction des batteries au plomb est irréalisable, la solution consiste à rendre le recyclage plus sûr.

En Afrique et en Asie du Sud, des études estiment qu’entre un tiers et la moitié des enfants présentent des taux élevés de plomb dans le sang, ce qui en fait l’un des risques sanitaires environnementaux les plus répandus à l’échelle mondiale. Dans de nombreux pays, la faible application des réglementations environnementales aggrave le problème. Bien que des règles existent souvent, les experts affirment que leur mise en œuvre reste inégale.

«Il s’agit d’une menace silencieuse, a déclaré M. Crawfurd. Elle est souvent invisible, mais elle affecte la santé, le développement cognitif et la productivité économique.»

Le problème dépasse le cadre des petits ateliers informels. Même les installations plus importantes peuvent manquer de contrôles adéquats, tandis que les chaînes d’approvisionnement mondiales du plomb recyclé peuvent brouiller les responsabilités.

«Il faut instaurer une responsabilité tout au long de la chaîne d’approvisionnement», a estimé M. Crawfurd.

Certains pays font des progrès. L’Afrique du Sud, par exemple, a mis en place des systèmes de responsabilité des producteurs obligeant les fabricants à gérer le recyclage des batteries, créant ainsi une approche plus structurée. Mais dans de nombreuses régions du continent, en particulier là où les batteries sont importées plutôt que produites localement, l’attribution des responsabilités reste difficile.

Les bailleurs de fonds internationaux soutiennent de plus en plus les technologies au lithium-ion, qui ne présentent pas les mêmes risques liés au plomb. Mais les batteries au plomb-acide devraient rester largement utilisées pendant des années, en particulier dans les systèmes solaires hors réseau.

C’est une réalité quotidienne pour les habitants d’Owino Uhuru.

«Il est triste que l’État ait ignoré la priorité accordée au versement des indemnités ordonné par le tribunal, a déclaré Phyllis Omido, qui dirige le Centre for Justice Governance and Environmental Action (CJGEA) basé à Mombasa et qui a aidé les habitants à porter leur affaire devant les tribunaux. Ces fonds auraient atténué les souffrances actuelles que subissent ces habitants vulnérables.»

«Est-il juste que ce soit nous qui continuions à réclamer justice tandis que l’entreprise s’en tire à bon compte?, a demandé Mejumaa Hassan Nyanje, 60 ans, en retenant ses larmes. Allons-nous tous mourir avant que justice ne soit rendue? Nous avons l’impression d’avoir été abandonnés, comme si nos vies et notre santé n’avaient aucune importance.»