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Des chercheurs américains songent de plus en plus à s'installer au Canada

Jason Stanley explique sa décision de s’exiler parce qu’il craignait pour sa liberté universitaire après la décision de l’administration Trump de retirer des subventions à plusieurs établissements.

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L'École Munk des affaires étrangères, de l'Université de Toronto, le 25 janvier 2019. LA PRESSE CANADIENNE/Nathan Denette L'École Munk des affaires étrangères, de l'Université de Toronto, le 25 janvier 2019. LA PRESSE CANADIENNE (Nathan Denette)

OTTAWA — Jason Stanley a quitté les États-Unis pour s'installer au Canada en septembre dernier, laissant derrière lui un poste prestigieux à l'université Yale pour rejoindre l'École Munk des affaires étrangères de l'université de Toronto.

Ce chercheur spécialiste du fascisme a pris cette décision pour une seule raison: la liberté universitaire.

«C'est la seule raison. Personne ne vient au Canada pour des salaires plus élevés, car on ne touche pas de salaires plus élevés. On a une retraite moins élevée, des salaires moins élevés, et parfois plus d'heures d'enseignement. C'est donc la liberté universitaire», a expliqué M. Stanley lors d'une entrevue avec La Presse Canadienne.

«Le Canada ne pourra jamais rivaliser avec les meilleures universités privées des États-Unis en matière de salaires et d’avantages sociaux. Il devrait faire tout ce qu’il peut, mais il ne les égalera jamais. Ce que le Canada peut donc offrir, c’est la liberté d’expression, la liberté universitaire et la démocratie», a-t-il ajouté.

M. Stanley n’est pas le seul. Les associations d’enseignement supérieur des deux côtés de la frontière signalent un intérêt accru des chercheurs américains pour les postes universitaires au nord du 49e parallèle.

Lynn Pasquerella, présidente de l'Association américaine des collèges et des universités, a mentionné à La Presse Canadienne que de nombreux universitaires subissaient des pressions politiques de la part des gouvernements des États et du gouvernement fédéral pour modifier ce qu’ils enseignent et étudient.

Elle a évoqué le cas très médiatisé d’un professeur de philosophie de l’université Texas A&M à qui l’on a interdit d’enseigner certaines œuvres de Platon — considéré comme le père de la philosophie occidentale — parce qu’elles traitaient du genre et de la sexualité.

«Les membres du corps enseignant souffrent non seulement d’épuisement professionnel, mais aussi d’une détresse morale extraordinaire, car ils se sentent contraints de prendre des décisions qu’ils jugent contraires à l’éthique, mais pour lesquelles ils estiment n’avoir pas le choix», a souligné Mme Pasquerella.

De ce fait, on observe un «regain» d’intérêt parmi les universitaires américains pour les opportunités offertes par les établissements d’enseignement supérieur au Canada et dans d’autres pays, selon elle.

Attirer des talents internationaux

Gabriel Miller, président d’Universités Canada, a indiqué dans une réponse par courriel que son organisation attendait avec impatience l’annonce des premiers lauréats du programme de chaires de recherche Canada Impact+.

Ce programme fédéral vise à attirer des talents internationaux au Canada afin de faire progresser des «priorités stratégiques», notamment les soins de santé, les technologies propres et l’intelligence artificielle.

«Alors que nous attendons avec impatience les résultats du premier concours, les premiers retours des établissements indiquent que le programme réussit à attirer des chercheurs d’un calibre exceptionnel, suscitant un vif intérêt de la part des chercheurs américains et des chercheurs canadiens souhaitant rentrer au pays», a mentionné M. Miller dans un communiqué envoyé par courriel.

Si Universités Canada se réjouit de la volonté du gouvernement fédéral de recruter des talents étrangers de haut niveau, l’organisation plaide également en faveur d’un soutien financier supplémentaire.

L'organisation a fait savoir que le financement public actuel — qui provient principalement des gouvernements provinciaux — ne suit pas le rythme de l’augmentation des coûts d’exploitation.

Ce problème est aggravé par la baisse des revenus des établissements d'enseignement supérieur provenant des frais de scolarité des étudiants internationaux, le gouvernement réduisant le nombre de visas étudiants.

Ottawa investit massivement dans le recrutement de chercheurs étrangers en médecine, en ingénierie, en sciences et en sciences humaines au cours de la prochaine décennie.

Ces fonds comprennent un total de 1,7 milliard $ sur les 13 prochaines années, répartis entre une série de programmes annoncés dans le budget de novembre.

L'objectif déclaré de ces programmes est d'attirer des chercheurs de haut niveau afin de donner au Canada un avantage concurrentiel dans l'économie mondiale.

Maintenir un débat ouvert

Depuis son retour au pouvoir l'année dernière, le président américain Donald Trump a conclu des accords de plusieurs millions de dollars avec plusieurs universités américaines de renom en échange du rétablissement du financement fédéral de la recherche.

L'université Columbia a versé 200 millions $ au gouvernement américain après que l'administration Trump eut accusé l'université de ne pas avoir traité correctement l'antisémitisme sur le campus lors des campements de protestation contre la guerre entre Israël et le Hamas.

Des campements de protestation de moindre envergure ont vu le jour sur les campus universitaires canadiens pour s'opposer aux actions d'Israël pendant la guerre.

Bien que les établissements d'enseignement canadiens n'aient pas été sanctionnés par le gouvernement fédéral, M. Stanley a décrit certains discours politiques concernant les manifestations sur les campus comme ayant un effet «paralysant» sur le débat autour d'une question importante.

«Je suis très sensible à ce sujet, car j’ai tant perdu pour venir m’installer ici», a confié M. Stanley.

Il a ajouté qu’il était vital que le Canada maintienne un climat de débat ouvert et de libre recherche «après que les universités américaines ont perdu des milliards de dollars en amendes et en financement parce que leurs étudiants ont manifesté contre Israël.

«Vous n’allez pas voir des chercheurs américains venir ici et sacrifier leurs salaires pour la même cause», a-t-il avancé.

Mme Pasquerella a reconnu que les établissements canadiens sont confrontés à leurs propres défis en matière de liberté universitaire tant que les mouvements populistes de droite resteront une force mondiale.

Elle a toutefois indiqué que son association constatait un intérêt croissant chez les chercheurs américains qui se tournent vers le Canada et d’autres pays, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Australie.

Mme Pasquerella a ajouté que la nouvelle loi canadienne sur la citoyenneté par filiation, qui accorde la citoyenneté aux enfants de Canadiens nés à l’étranger avant le 15 décembre 2025, suscite l’intérêt des universitaires.

«Les chercheurs de renom de Yale et d’autres institutions prestigieuses qui se sont installés au Canada ont ouvert la voie, a-t-elle déclaré. Et maintenant, avec la publicité faite autour des Américains pouvant demander la citoyenneté canadienne, on constate un regain d’intérêt.»

— Avec des informations de l'Associated Press

David Baxter, La Presse Canadienne

David Baxter

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Journaliste