Des dizaines d’Acadiens vivant aux États-Unis font partie de ceux qui espèrent obtenir la citoyenneté canadienne en vertu de la nouvelle loi sur la citoyenneté par filiation — mais, selon une experte, l’interprétation restrictive des règles par le ministère de l’Immigration semble faire abstraction de l’histoire de ce groupe particulier.
Nadine Morin, spécialiste en documentation au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton, a expliqué avoir reçu des demandes de recherche généalogique d’au moins 30 personnes depuis janvier.
Au départ, a-t-elle expliqué, elle pensait qu’il serait peut-être exagéré de remonter jusqu’au XVIIIe siècle pour établir un lien avec le Canada. «Le Canada n’existait même pas encore», a-t-elle dit lors d’une entrevue.
Mais elle a ensuite changé d’avis.
«Pour moi, c’est valable. Ils se trouvaient en Acadie à l’époque, ils avaient leurs racines ici, et nous sommes désormais le Canada», a affirmé Mme Morin.
La mine de documents du centre d’études acadiennes, qui ont été rassemblés, transcrits, authentifiés et méticuleusement catalogués, a aidé de nombreux Acadiens du monde entier à retracer leur lignée jusqu’à cette région.
Ce n’est pas toujours une tâche facile. Les forces britanniques ont incendié des maisons et des églises après avoir déporté quelque 10 000 Acadiens entre 1755 et 1763. Des documents, tels que les registres de baptême et de mariage, ont parfois été sortis clandestinement, et les originaux sont aujourd’hui conservés en France et aux États-Unis.
Mme Morin a indiqué qu’elle ne savait pas encore si l’un des demandeurs qu’elle a aidés avait obtenu la citoyenneté canadienne.
La liste d’attente est déjà longue.
Une femme de la Louisiane d’origine acadienne a vu sa demande acceptée, avant d’apprendre ensuite que ses documents n’étaient pas recevables.
Cette femme, dont La Presse Canadienne a accepté de ne pas révéler le nom, a déclaré avoir soumis ses documents après des mois de recherches. Elle a indiqué avoir reçu une réponse positive en février et s’être vu délivrer un certificat de citoyenneté, ainsi qu’un numéro d’assurance sociale et un passeport.
Puis, en juin, elle a fait partie des 100 personnes ayant reçu une lettre d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) leur demandant de restituer leur certificat de citoyenneté.
Sa demande comprenait une copie de l’acte de baptême de son ancêtre datant de 1730, délivré par l’église catholique Saint-Charles-aux-Mines — située dans ce qui est aujourd’hui Grand-Pré, en Nouvelle-Écosse, où se dresse désormais une église commémorative faisant partie d’un site historique national.
Ce document provenait du diocèse de Baton Rouge, qui conserve les documents originaux.
Selon une lettre datée de juillet émanant du ministère de l’Immigration, la demande de cette femme a été approuvée «en raison d’une erreur administrative». La lettre faisait référence à ce document de 1730 et précisait que les documents américains ne pouvaient pas attester de la citoyenneté canadienne.
La femme a souligné qu’elle n’avait pas expliqué, dans sa demande initiale, pourquoi les documents provenaient d’une source américaine. Elle a ajouté qu’elle espérait pouvoir fournir à la place une autre copie issue d’une transcription canadienne.
«Je n’ai même pas pensé à l’expliquer dans ma demande, car je pensais simplement qu’ils le sauraient», a-t-elle dit.
Une porte-parole du ministère de l’IRCC a indiqué que les documents délivrés en dehors du Canada peuvent être pris en considération dans le cadre d’une demande.
«Nous ne sommes pas en mesure de confirmer si un document particulier serait accepté ou pris en compte, car chaque demande de preuve de citoyenneté est évaluée au cas par cas», a expliqué Briannah Dale dans un courriel.
Le ministère a également indiqué qu’il examinait toujours 21 des 100 dossiers qu’il avait signalés en juin.
Mme Morin a expliqué qu’elle ne comprenait pas pourquoi le document n’avait pas été accepté, compte tenu du contexte historique.
Elle a ajouté qu’il serait «absolument fantastique» que les Acadiens puissent devenir Canadiens en vertu de la nouvelle loi.
«J’ai rencontré des gens de Louisiane et ils sont très, très fiers de leur histoire acadienne», a-t-elle assuré.
Une «perspective intéressante»
Le sénateur de la Nouvelle-Écosse Allister Surette, qui a été président de l’Université Sainte-Anne et a présidé le Congrès mondial acadien (CMA) de 2004, a déclaré qu’il ignorait que la loi, connue sous le nom de projet de loi C-3, pouvait s’appliquer aux descendants d’Acadiens lorsqu’elle a été présentée au Sénat.
«Je ne connais pas les détails de ce que l’IRCC acceptera», a-t-il dit.
Il a ajouté que, dans ce cas précis, «j’espère qu’ils examineront la question très attentivement».
M. Surette a indiqué que les communautés acadiennes comme la sienne verraient d’un bon oeil l’idée d’une immigration acadienne dans la région.
«Ce lien ouvre une perspective intéressante, car il existe un attachement culturel, social et affectif à ces régions», a ajouté le sénateur Surette.
La candidate originaire de Louisiane a déclaré qu’elle espérait s’installer au Canada et qu’elle avait commencé à chercher du travail avant que la lettre de juin ne vienne mettre un terme à ses projets.
Elle y voit un «retour» pour sa famille.
«Si nos ancêtres n’avaient jamais été touchés par l’expulsion, nous serions peut-être nés au Canada», a-t-elle dit.

