Une vaste coalition s’élève contre la volonté du gouvernement Carney d’affaiblir la réglementation qui régit l’usage de pesticides.
La coalition, formée d’agriculteurs, de personnes malades et d’organisations de santé publique et d’environnement, et soutenue par le Bloc québécois, le NPD et le Parti vert, demande au gouvernement de retirer la section 13 du projet de loi C‑31. Cette mesure, aussi critiquée par le Sénat et qui a été insérée dans un vaste projet de loi budgétaire, met fin à l’obligation de réévaluer à tous les 15 ans les pesticides homologués.
En conférence de presse, mardi à Ottawa, le député bloquiste Maxime Blanchette-Joncas a fait valoir que «de nouvelles études peuvent révéler des risques qu’on ne connaissait pas au moment où un pesticide a été autorisé. C’est pourquoi il faut continuer de réévaluer systématiquement les pesticides, même lorsqu’un nouveau risque n’a encore été détecté. Ces changements représentent les plus importants reculs dans l’encadrement des pesticides depuis l’adoption de la Loi sur les produits antiparasitaires en 2002.»
«Une trahison»
Gérald Chouinard, qui s’est présenté comme étant autrefois agronome et chercheur, a précisé que «malheureusement, je ne suis plus ni agronome ni chercheur. Je suis passé dans le camp des victimes des pesticides il y a quelques années». Lui qui a consacré 30 ans de sa vie à aider les producteurs à réduire leur utilisation de pesticides, présentait un tremblement très évident, un des symptômes causés par cette exposition continue à «peut-être une vingtaine de substances toxiques sur une vingtaine ou une trentaine d’années».
Son jugement est sans appel: «J’ai reçu ça comme une trahison. Je pense que c’est le meilleur mot que je pourrais utiliser. C’est-à-dire que pendant toutes ces années passées, où on a voulu justement réduire les risques, resserrer la réglementation pour assurer la sécurité des gens qui utilisent ces produits-là, mais aussi pour les gens qui se nourrissent des produits traités avec ces produits, c’est comme si on disait: toutes ces années-là, on met fin à cette période et on va dans la direction inverse maintenant.»
La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, s’est interrogée sur les reculs successifs du gouvernement de Mark Carney en matière environnementale: «Que diable se passe-t-il? (What the hell is going on?)».
Retour possible de produits interdits
Maxime Blanchette-Joncas a fait valoir qu’en vertu des nouvelles dispositions projetées par Ottawa, même un produit qui a déjà été interdit pour des raisons de santé ou environnementales pourrait être réintroduit au Canada sans avoir à franchir les étapes de vérification qui étaient prévues jusqu’ici. Il avait cette réponse à offrir à Mme May: «Ça démontre que présentement, le gouvernement penche beaucoup plus du côté de l’industrie agrochimique. (…) Pour nous, le message est assez clair. On est unanime et les scientifiques sont unanimes. C’est la science qui doit primer. Et présentement, le gouvernement fédéral a décidé que c’est l’économie et la voix des lobbies agrochimiques qui prédominent dans les décisions du gouvernement.»
La réévaluation obligatoire à tous les 15 ans a mené à l’interdiction de très nombreux pesticides qui étaient précédemment permis, a fait valoir Gérald Chouinard. La coalition s’inquiète du fait que la section 13 du projet de loi C-31 remplace cette réévaluation par un simple «contrôle» des renseignements déjà disponibles et une réévaluation complète n’est prévue que si les risques ont «augmenté sensiblement». Or, signale-t-on, aucun seuil n’est précisé quant à ce qui constitue une augmentation «sensible» des risques. De plus, ce contrôle fait en sorte, selon la coalition, que les risques nouveaux et accrus pour la santé humaine et l’environnement qui ne sont pas documentés dans le registre des «renseignements disponibles» de Santé Canada demeureront inconnus ou seront ignorés. On dénonce enfin le manque de transparence des contrôles qui ne mènent pas à une réévaluation.
«La sécurité économique et alimentaire est importante, mais elle ne doit jamais servir de prétexte pour compromettre la santé publique ou la protection de l’environnement», martèle Maxime Blanchette-Joncas. Pourtant, ajoute-t-il, il est clair que «le gouvernement recule sur la protection de la santé publique, recule également sur la protection de l’environnement».
Le Canada se tire dans le pied
Elizabeth May fait également valoir qu’en matière d’économie, le Canada se tire dans le pied sur le plan du commerce extérieur. «Les produits agricoles du Canada sont rejetés par l’Union européenne parce que nous avons trop de pesticides dans les produits, les grains, les autres exportations pour les règlements de l’Union européenne. Donc, ça coûte (cher à) notre économie quand on n’a pas de règlement sur les pesticides au Canada.»
En fait, selon les documents de la coalition, «le Canada autorise encore 121 pesticides hautement dangereux interdits dans l’Union européenne». On y dénonce également une réduction de personnel annoncée de 31 %, ou 190 postes, à la direction de Santé Canada qui homologue les pesticides.
Se faisant la porte-parole des agriculteurs et leurs familles, qui sont en première ligne face à l’exposition aux pesticides, la coalition rappelle que le Québec reconnaît depuis 2021 la maladie de Parkinson comme maladie professionnelle liée à cette exposition. «Des études menées au Canada et à l’international établissent également des liens forts avec des cancers du sang, de la prostate et des malformations congénitales», insiste la coalition.
Selon celle-ci, «les maladies liées aux perturbateurs endocriniens, dont certains pesticides, représentent des coûts estimés à près de 36 milliards de dollars par an au Canada» et toujours en lien avec le discours économique invoqué pour justifier l’allègement réglementaire, on fait valoir qu’un projet européen visant les résidus de pesticides interdits pourrait compromettre jusqu’à 1,4 milliard de dollars d’exportations canadiennes. Le Canada a donc le choix entre suivre le modèle américain ou se rapprocher des normes européennes pour préserver l’accès à ces marchés.
Les porte-parole ont appelé les Canadiens à signer une pétition réclamant que les dispositions touchant les pesticides soient supprimées de C-31, pétition qui a été signée par plus de 13 000 Canadiens.

