Des chercheurs qui suivent les ours polaires dans le nord du Manitoba ont été témoins d’un événement extrêmement rare : une ourse sauvage a adopté un ourson qui n’était pas le sien.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Ce comportement inhabituel a été observé et filmé lors de la migration annuelle des ours polaires le long de la côte ouest de la baie d’Hudson, à Churchill.
Il s’agit seulement du 13e cas d’adoption recensé parmi les 4 600 ours étudiés depuis plus de 45 ans dans la région.
«Lorsque nous avons eu la confirmation qu’il s’agissait d’une adoption, j’ai eu des sentiments mitigés, mais surtout positifs», a indiqué Alysa McCall, directrice de la sensibilisation à la conservation et scientifique chez Polar Bears International.
«C’est une raison de plus pour laquelle cette espèce est si incroyable, si fascinante et si intéressante, et cela donne beaucoup d’espoir quand on se rend compte que les ours polaires peuvent veiller les uns sur les autres.»
— Alysa McCall, directrice de la sensibilisation à la conservation et scientifique chez Polar Bears International
«Cela s’accompagne toutefois d’une certaine inquiétude, comme celle de savoir ce qui est arrivé à la mère biologique», a-t-elle ajouté.
Comment les chercheurs savent-ils que le petit a été adopté?
La mère, connue et suivie sous le nom d’ours «X33991», a été rencontrée par des chercheurs d’Environnement et Changement climatique Canada au début du printemps.
Lorsqu’elle est sortie de sa tanière, la mère n’avait qu’un seul petit, qui a été marqué.
Lorsqu’elle a été revue à l’automne, elle avait deux oursons, l’un avec une balise et l’autre sans.
«De toute évidence, cet ourson a été recueilli quelque part en cours de route, ce qui indique qu’elle a adopté cet ourson en particulier», a soutenu Evan Richardson, chercheur scientifique spécialisé dans les ours polaires à Environnement et Changement climatique Canada. «C’est très rare de rencontrer un tel cas sur le terrain.»
«La plupart des autres cas d’adoption de petits ont été déterminés à l’aide de la génétique, ce qui nous permet d’attribuer la paternité [et] la maternité aux ours polaires de notre population étudiée, mais c’était la première fois que je voyais cela sur le terrain», a-t-il souligné.
Le traceur d’ours polaires montre la mère et ses petits en mouvement, partant début novembre au sud de Churchill et se dirigeant vers le nord le long de la côte ouest de la baie d’Hudson, dans le sud du Nunavut.
Les dernières données du 17 décembre montrent la mère sur la glace de la baie d’Hudson, apparemment à la recherche de nourriture.
Les chercheurs estiment que la mère est âgée d’environ cinq ans et que les oursons ont entre 10 et 11 mois.
Les ours polaires à l’état sauvage n’ont que 50 % de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte, mais le fait d’avoir une mère leur offre de bien meilleures chances. Les oursons restent généralement avec leur mère entre deux ans et deux ans et demi.
M. Richardson affirme qu’il existe des preuves que des oursons adoptés ont survécu jusqu’à l’âge adulte dans la région ouest de la baie d’Hudson, trois cas d’adoption sur 13 ayant démontré cette survie.
Mais comment un ourson polaire est-il adopté ? M. Richardson explique qu’il existe de nombreux scénarios différents.
«Leur propre mère n’a pas survécu, ils sont donc devenus orphelins», dit-il. «Nous ne disposons pas encore d’informations pour étayer cette hypothèse pour cet ours en particulier, mais nous examinons son patrimoine génétique pour voir si sa mère est toujours en vie.»
Il ajoute que les ours vivant en grands groupes peuvent également être désorientés et se séparer, ce qui peut amener ces oursons à suivre une autre femelle et à rester avec elle.
«Nous ne savons pas pourquoi cela se produit, mais c’est le cas chez plusieurs espèces de mammifères. On sait que plus de 60 espèces de mammifères adoptent des petits, et il semble vraiment que ces femelles aient un instinct maternel qui les pousse à prendre soin de ces jeunes oursons et à accepter de s’occuper d’un petit supplémentaire», explique-t-il.
Mère ours équipée d’un traceur GPS
La mère porte un collier de repérage GPS dans le cadre d’un programme de recherche mené par Environnement et Changement climatique Canada et l’Université de l’Alberta.
Les colliers aident les scientifiques à suivre les mouvements des ours polaires, leur utilisation de l’habitat, leur survie, leurs zones de mise bas et le temps qu’ils passent sur la banquise pour se nourrir, ce qui fournit des informations essentielles pour mieux protéger l’espèce dans un climat en mutation.
Selon Mme McCall, de Polar Bears International, c’est l’un des seuls moyens dont disposent les chercheurs pour étudier le comportement des ours polaires tout au long de l’année.
«Ils sont en mer pour chasser les phoques, ils sont extrêmement dangereux et difficiles d’accès, mais grâce à la technologie GPS, nous pouvons mieux comprendre où les ours polaires se déplacent, quand, pourquoi, de quel type de glace ils ont besoin et comment cela peut évoluer au fil du temps», explique-t-elle.
«Grâce à ce type de technologie, nous pouvons mieux comprendre les ours polaires et mieux les protéger. Elle participe donc à cette recherche cruciale qui nous aide à en apprendre beaucoup plus sur les besoins de son espèce», ajoute Mme McCall.
Les chercheurs continueront à surveiller la famille et retireront le collier en 2027 afin de télécharger les données et de mieux comprendre les déplacements de la mère au cours des deux dernières années.
Ce comportement rare est-il lié au changement climatique?
Les chercheurs, comme M. Richardson, ne pensent pas que l’adoption de petits soit liée au changement climatique. Il s’agit plutôt d’un lien comportemental avec l’instinct maternel de ces ourses polaires qui prennent soin de leur progéniture.
«Grâce à notre étude à long terme, nous avons documenté l’adoption de petits depuis le début des années 1980, lorsque le changement climatique n’avait vraiment aucune influence sur ce groupe particulier d’ours, jusqu’à aujourd’hui», a-t-il indiqué. «Nous n’avons constaté aucun changement dans la fréquence de l’adoption de petits au sein de cette population, il n’y a donc pour l’instant aucun lien avec le changement climatique.»
«C’est relativement unique et la nature peut être cruelle et dure, mais voir ces ours prendre soin les uns des autres est vraiment réconfortant et vous donne le sourire», a-t-il dit.

