Environnement

Rio Tinto: la proximité de l'usine nuit-elle à la qualité des produits des potagers?

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Une femme arrose ses légumes dans son jardin communautaire de l'arrondissement de Verdun, à Montréal, le mercredi 15 juillet 2026. LA PRESSE CANADIENNE Une femme arrose ses légumes dans son jardin communautaire de l'arrondissement de Verdun, à Montréal, le mercredi 15 juillet 2026. LA PRESSE CANADIENNE (Christinne Muschi)

Un projet de science participative qui se déroule cet été au Saguenay vérifiera si la proximité de l’aluminerie Rio Tinto nuit à la qualité des produits cultivés dans les potagers avoisinants.

Deux légumes feuilles, soit le chou frisé et le persil; un légume-fruit, à savoir la tomate cerise; et un légume racine, la betterave, seront cultivés dans trente potagers en plein sol situés à différentes distances de Rio Tinto. La récolte sera analysée en laboratoire à la fin de la saison.

«Ça prenait des espèces assez robustes et bien adaptées au climat de Chicoutimi», a dit la responsable du projet, la professeure Nolwenn Noisel, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. «Il y a vraiment eu toute une réflexion autour de ces choix.»

Le projet est financé par le programme Engagement du Fonds de recherche du Québec, qui permet aux citoyens de proposer une idée de recherche et de la réaliser en étroite collaboration avec un chercheur.

Dans ce cas-ci, c’est grâce à la détermination d’une citoyenne, Édith Ouellette, que le projet a pu voir le jour. Après avoir tenté, sans succès, de profiter du programme Engagement, Mme Ouellette a communiqué directement avec la professeure Noisel.

«Elle demandait si en habitant près de Rio Tinto, si les concombres de son jardin étaient contaminés», a dit Mme Noisel. «Je trouvais sa question intéressante, mais j’étais trop occupée pour lui répondre. Mais la dame a trouvé mon courriel à l’Université de Montréal et elle m’a contactée personnellement... Je ne pouvais pas lui dire non!»

Le projet est en branle depuis près d’un an. L’équipe est également constituée de l’étudiante à la maîtrise Audrey Houde-Forget, de son codirecteur Maikel Rosabal (de l’UQAM) et de la conseillère à la recherche Caroline Couture.

Des semences et semis d’un fournisseur biologique de la région – et situé à une heure de route de l’aluminerie – ont été remis aux propriétaires des trente jardins sélectionnés «pour éviter la variabilité», a souligné Mme Noisel. Des capteurs d’air ont également été installés sur le terrain.

Les légumes récoltés seront scrutés à la loupe en fin de saison. Des échantillons de sol, d’eau potable et d’air seront aussi prélevés, y compris directement sur le terrain de Rio Tinto.

«On veut des (potagers) plus proches de l’aluminerie, d’autres plus loin, pour avoir une sorte de “gradient”», a expliqué la professeure Noisel. «Est-ce que ceux qui sont plus proches sont plus exposés? Il faut aussi tenir compte de différentes choses, comme les vents dominants et la typologie du sol.»

Au total, ce sont quelque 900 échantillons qui seront examinés en laboratoire à la recherche d’une cinquantaine de métaux. Chaque échantillon sera analysé trois fois pour s’assurer de la robustesse des résultats.

«On va prendre seulement une partie de la récolte, on va ramasser nos capteurs d’air, l’objectif c’est de voir s’il y a un lien entre tout ça», a dit la professeure Noisel.

«Est-ce qu’on a des contaminants qu’on retrouve dans l’air, dans l’eau, dans les sols et dans les légumes? Est-ce qu’on est capables (...) éventuellement d’estimer le risque pour la santé des gens? Est-ce que c’est consommer les tomates qui apporte le plus de métaux, ou c’est boire l’eau du robinet ou c’est respirer l’air? Donc, est-ce qu’il y a des voies d’exposition qui vont être (plus importantes) par rapport à d’autres?»

Il n’est pas impossible que leurs résultats soient nuancés, a-t-elle prévenu. On pourrait par exemple constater que la consommation des tomates n’est pas problématique puisqu’il s’agit de fruits, mais qu’en revanche on doit être plus prudents quand vient le temps de manger des légumes racines. Les premières réponses arriveront au début de 2027.

Le projet mène toutefois à une question plus large: les produits cultivés en ville sont-ils aussi “santé” qu’on se plaît à le croire? Qu’en est-il des tomates cultivées sur le balcon d’un immeuble du centre-ville? Ou encore de ce qui pousse dans les jardins communautaires qui, parfois, se trouvent à proximité de grands axes routiers?

«On a déjà eu des échanges avec la Ville de Montréal, et même eux ne savent pas trop sur quel pied danser, a confié Mme Noisel. On est justement en contact avec la Ville pour développer de nouveaux projets (...) pour répondre aux préoccupations. Peu importe que la réponse soit positive ou négative, l’important, c’est d’avoir une réponse... Est-ce qu’on peut faire de l’agriculture urbaine dans tous les cas ou pas?»

L’aluminerie de Rio Tinto est particulièrement complexe à étudier, a-t-elle ajouté, puisqu’il s’agit «d’un complexe de complexes, il y a plusieurs usines de différents procédés sur le même terrain, donc c’est compliqué de savoir quels contaminants il peut y avoir».

Cela étant dit, la chercheuse et son équipe ont pu compter sur la collaboration des responsables de l’aluminerie, qui ont notamment accepté que des échantillons de sol soient prélevés directement chez eux.

On sait toutefois déjà que ces usines rejettent des quantités suffisamment importantes pour devoir les dévoiler publiquement de monoxyde de carbone, de dioxyde de soufre, de dioxyde d’azote, de PM2.5, de PM10 et de dizaines de produits chimiques imprononçables.

La professeure Noisel reconnaît néanmoins qu’il y a des «lacunes» dans les connaissances scientifiques, puisqu’aucune étude comme celle-ci n’a jamais été réalisée auprès d’une aluminerie.

«C’est une vraie préoccupation de la part de la population, a-t-elle dit en conclusion. Si la réponse est non, il n’y a aucun risque, il n’y a aucun problème, continuez à faire pousser vos concombres, puis vos carottes, puis à les manger, ben moi je serai la plus heureuse du monde.»

Jean-Benoit Legault

Jean-Benoit Legault

Journaliste