Si la pénurie d’eau qui a frappé de plein fouet une partie du Québec en 2025 a eu des répercussions bien visibles, la situation sous terre est toute aussi inquiétante. Une partie de la nappe phréatique de Montréal est à son plus bas depuis des années.
L’eau est limpide, translucide, filtrée par le sol par lequel elle s’écoule tranquillement au gré des averses et autres intempéries qui rythment la vie sur Terre. Le bassin sur lequel on flotte se taille un chemin sur des centaines de mètres sous le sol en plein cœur du quartier de Saint-Léonard.
Au-dessus de nos têtes, des citoyens vivent leur vie sans se douter que trois personnes font du kayak sous leurs pieds et naviguent dans le calme complet sur la nappe phréatique de la métropole.

Dans le cadre d’Entre les lignes – une nouvelle émission de longs reportages de Noovo Info disponibles sur la plateforme Crave – nous avons eu un rare accès à une section de la grotte de Saint-Léonard, fermée au public. Cette incursion dans les entrailles de Montréal offre une perspective jamais vue sur la crise de l’eau potable au Québec.
Une nappe phréatique anormalement basse
Celui qui a découvert de nouvelles ramifications de la grotte, le spéléologue Daniel Caron, la fréquente depuis des décennies. Il connaît cette caverne «creusée par les glaciers il y a environ 15 000 ans» comme le fond de sa poche, confie-t-il. Ses yeux sont brillants malgré l’obscurité environnante. Il constate dans la froideur de cette caverne les dramatiques conséquences du réchauffement climatique.
Jamais dans sa vie, il n’a vu la nappe phréatique aussi basse.
«Normalement elle est jusqu’à deux mètres plus haut! Jamais dans les registres on n’a vu la nappe aussi basse. Est-ce que la nappe peut encore baisser? Si la caverne s’asséchait, ça voudrait dire qu’on aurait un problème de manque d’eau partout au Québec, ça serait la catastrophe!»
— Daniel Caron, spéléologue
Puis, il pointe le plafond de la grotte. On y aperçoit des centaines de petites racines d’arbres tentant de se frayer un chemin à travers le roc. «Les racines perforent le roc étant donné qu’il manque d’eau à la surface, les arbres tentent de compenser avec leurs racines. Il y a une croissance exponentielle des racines», explique M. Caron.

L’année la plus sèche
Depuis qu’on est tout petit, on nous dit qu’au Québec on a de l’eau en abondance et que le Canada a 20% des ressources mondiales d’eau douce. La pénurie d’eau des derniers mois jette une ombre sur le narratif habituel. Ce qu’il faut comprendre, disent plusieurs experts, c’est que le manque d’eau est sectoriel: certaines régions peuvent avoir de l’eau en abondance alors que d’autres font soudainement face à des défis.
«C’est l’année la plus sèche qu’on a jamais enregistrée», tranche Rébecca Pétrin, directrice de l’organisme Eau Secours. «On est en train d’embarquer dans une spirale de chaleur qui apporte la sècheresse, qui amène la chaleur. On ne pensait pas que ça allait arriver aussi vite, aussi fort, aussi rapidement», se désole-t-elle.
L’année 2025 a été très chaude: elle est parmi les dix années les plus chaudes des 106 dernières, selon le gouvernement. Et effectivement, cette chaleur couplée à l’absence de pluie prolongée a créé un contexte de sècheresse prononcée.
Elle craint la suite des choses: faudra-t-il privilégier certains utilisateurs d’eau plutôt que d’autres dans l’avenir? Le gouvernement du Québec a dévoilé une stratégie en ce sens, classant les utilisateurs de cette ressources essentielle en ordre de priorité.
«Ça va être difficile de décider qui prélève l’eau en premier. Le gouvernement a annoncé que ça serait en premier les municipalités, puis les écosystèmes, l’agriculture et les autres usages. Mais concrètement, c’est difficile de partager de l’eau. Car quelqu’un va devoir se faire dire non», a-t-elle laissé tomber.
Des citoyens inquiets
À Venise-en-Québec, les citoyens parlent d’une année cauchemardesque. Plusieurs citoyens qui ont acheté des maisons proches du Lac Champlain sont choqués de voir que le niveau du lac est tellement bas qu’il faut marcher pendant des dizaines de mètres pour finalement atteindre l’eau.

Émile Tardif, un Vénisien de 78 ans, est estomaqué. «Jamais on n’avait vu ça. Je ne pouvais pas me rendre aussi loin. Nous vivions dans l’une des villes qui connaissaient le plus d’inondations. Je ne sais pas jusqu’où ça va aller, mais je crois que mes petits-enfants vont le voir»
Une autre citoyenne, Claudine Rochon, montre du doigt des moules de lac mortes sur la plage, alors que l’eau s’est retirée de leur milieu de vie. Les mollusques asséchés incarnent le triste sort réservé à certains êtres vivants qui subissent ces changements de notre environnement, dit-elle.
Leur histoire est devenue banale cette année au Québec. Des dizaines de villes et secteurs de la province ont connu des scénarios similaires. À la marina de Saint-Jean-Sur-Richelieu, en Montérégie, de nombreux bateaux ont été dans la boue une bonne partie de l’automne, et ce, à l’instar de dizaines autres marinas.

Olivier Primeau fait des vagues
Olivier Primeau a pris beaucoup de place dans l’espace public dans les débats entourant l’eau au Québec. Il possède environ 36% du volume d’eau de source sous permis dans la province. Depuis plusieurs mois, il dit développer un grand projet qui permettrait de protéger notre ressource naturelle, tout en engrangeant des sommes importantes qui permettraient d’investir dans nos infrastructures et services publics.
«La guerre de l’eau est déjà commencée dans plusieurs pays. Des villes changent de place, car elles n’ont plus d’eau. Et Trump a dit que nos frontières étaient peut-être pas les bonnes, car il veut notre eau!», lance-t-il.

«Je vais faire de l’argent avec l’eau, que ça soit au privé ou au gouvernement. Le but c’est que le Québec en fasse énormément. C’est pas de mettre de l’eau en bouteille, l’objectif c’est de valoriser notre sol et de la valoriser, sans le pomper.»
Pénurie d’eau: beaucoup de neige, bonne nouvelle
L’hiver hâtif qu’on a connu en novembre fait peut-être râler bien des Québécois, mais cela pourrait jouer un rôle névralgique pour renflouer les ressources d’eau douce de la province, selon Alain Rousseau, professeur et chercheur au Centre Eau Terre Environnement de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).
«Lorsque la neige s’accumule au sol, c’est une sorte de réserve en eau. C’est l’eau qui va s’écouler dans notre réservoir souterrain, vers la nappe phréatique et l’aquifère. La neige va recharger les rivières, aussi. Un bon couvert de neige, ça équivaut à un apport en eau très précieux. Si on a plusieurs hivers avec peu de neige, ça peut avoir des conséquences importantes dans les mois chauds d’été», insiste l’expert.
Il est d’accord avec le fait que le Québec a un sérieux manque d’informations sur l’eau. «C’est impossible de gérer ce qu’on ne connaît pas! Il faut savoir combien d’eau on prélève et comment elle est utilisée. On doit savoir quelle quantité d’eau est suffisante pour protéger la biodiversité», affirme Alain Rousseau.
80% de la population rurale du Québec dépend des eaux sous terraines. Un grand projet gouvernemental est en cours pour mieux comprendre comment elle se renouvelle, le chemin qu’elles empruntent,… Le projet financé par le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques permettra de faire une grande cartographie de nos eaux sous terraines.
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