Dix ans après l’adoption de l’Accord de Paris, le bilan humain du réchauffement climatique s’alourdit: trois millions de décès liés à la chaleur ont été recensés, auxquels s’ajoutent presque autant de morts par année provoqués par la pollution de l’air causée par les énergies fossiles. Ces données proviennent du dixième rapport du Lancet Countdown, qui pointe une contradiction alarmante: les subventions mondiales aux combustibles fossiles ont doublé depuis l’Accord de Paris.
La crise climatique, causée principalement par la production et la combustion de combustible fossile, menace la santé des humains et tue de plus en plus.
C’est ce qu’indique le travail de 146 scientifiques, qui, en se basant sur des publications révisées par des pairs, ont évalué 54 indicateurs.
Parmi les constats du dixième rapport du Lancet Countdown, publié mardi soir, les scientifiques soulignent que, depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris, 2,96 millions de décès liés à la chaleur ont été attribués au changement climatique.
«Entre 2016 et 2023, la chaleur a été associée à une moyenne de 540 800 décès par an, dont 369 940 (68,4 %) étaient attribuables aux changements climatiques d’origine humaine. Le nombre de décès liés à la chaleur a atteint un niveau record estimé de 710 000 à l’échelle mondiale en 2023, dont 71,5 % peuvent être attribués aux changements climatiques», peut-on lire dans le rapport.
Les personnes vulnérables ayant une santé déjà fragile sont les plus susceptibles de mourir après un épisode de stress thermique dû au changement climatique.
Dans les pays les moins développés, les auteurs du rapport soulignent que les travailleurs en extérieur soumis à des efforts physiques intenses, sans logement climatisé et avec peu d’accès à l’eau potable, paient également un lourd tribut en termes de mortalité, y compris ceux qui étaient initialement en bonne santé.
Le rapport mesure également d’autres fardeaux de mortalité liés aux énergies fossiles.
Par exemple, la pollution de l’air extérieur par les particules fines issues de la combustion du pétrole, du gaz et du charbon aurait causé en moyenne 2,78 millions de décès évitables par an depuis 2016.
Les scientifiques ont aussi estimé les coûts économiques des décès survenus plus tôt que prévu à cause de la pollution de l’air.
Ainsi, au Canada, «la valeur monétisée de la mortalité prématurée associée à la pollution atmosphérique» a atteint 88 milliards de dollars américains en 2023, soit l’équivalent de près de 4 % du PIB national.
Des budgets fossiles supérieurs aux budgets de santé
Pendant que s’aggrave la crise sanitaire mondiale causée par les changements climatiques, les États continuent de soutenir massivement les énergies fossiles, dont les subventions nettes ont doublé depuis l’Accord de Paris.
Ainsi, entre 2016 et 2024, les 87 gouvernements analysés, dont le Canada, ont alloué un montant total de 6200 milliards de dollars américains en subventions nettes aux énergies fossiles.
«Ces fonds auraient manifestement pu être réorientés vers des activités favorisant la santé et le bien-être, la lutte contre le changement climatique, le renforcement de la résilience et la réduction des préjudices causés aux populations», a souligné la professeure Maria Romanello, directrice exécutive de l’initiative à l’University College de Londres, lors d’un breffage technique adressé aux médias.
Le rapport souligne que «face à la flambée des prix de l’énergie consécutive aux guerres en Ukraine et en Iran, les pays dépendants des énergies fossiles ont accru les subventions à ces dernières afin de protéger les ménages et les entreprises, exerçant ainsi une pression supplémentaire sur les finances publiques».
Le rapport du Lancet Countdown rapporte que 10 pays, parmi les 87 analysés, dépensent plus de ressources financières en subventions nettes aux énergies fossiles que pour leur système de santé.
Trois de ces pays, l’Iran, la Libye et l’Algérie, se distinguent en dépensant plus du double en subventions fossiles que pour leur budget de santé.
Ian Hamilton, directeur exécutif du Lancet Countdown, a indiqué, lors du breffage technique, que des investissements dans des infrastructures pétrolières ou gazières peuvent être perçus «comme bénéfiques et rentables pour l’économie» par les gouvernements.
Toutefois, a-t-il ajouté, «ce type d’évaluation ne tient pas compte de l’impact réel en termes de pollution atmosphérique et des autres atteintes à la santé, ni de la contribution à l’accélération du changement climatique et de ses conséquences futures».
Les gouvernements, a-t-il ajouté, devraient se munir des outils et des indicateurs nécessaires pour intégrer ce type de coûts, lorsqu’ils font l’analyse coût-bénéfice de tels investissements.
En revanche, «les investissements dans les énergies renouvelables engendrent globalement beaucoup moins de dommages. Et bien sûr, ils ne contribuent pas au changement climatique», a souligné M. Hamilton.
Canada: 4000 décès liés à la fumée des feux de forêt
Une annexe de l’étude publiée mardi est consacrée aux impacts des changements climatiques sur la situation sanitaire au Canada.
On y apprend que la fumée des feux de forêt a été associée à une moyenne annuelle d’environ 4000 décès au Canada entre 2021 et 2025 – une augmentation de 275 % par rapport à la période 2003-2012.
Le rapport souligne aussi que 80 % des jours de vague de chaleur auxquels les Canadiens ont été exposés en 2025 seraient directement attribuables aux changements climatiques causés par les combustibles fossiles.
Les enfants de moins d’un an et les adultes de plus de 65 ans auraient «chacun subi en moyenne environ 10 jours de canicule par année entre 2021 et 2025, soit environ 5 jours de plus par année comparativement à la période 1986-2005».
Entre 2016 et 2025, les Canadiens auraient été exposés à environ 36 heures de plus par année à «une chaleur présentant un risque modéré ou élevé de stress thermique lors d’une activité physique extérieure modérée».
Les scientifiques estiment également qu’entre 2021 et 2025, les Canadiens auraient perdu 21 heures de sommeil par année «en raison des températures nocturnes élevées, soit environ 1,3 heure de plus par année qu’entre 1986 et 2005».
L’exposition à la chaleur aurait coûté au Canada une moyenne de 34,3 millions d’heures de travail par an entre 2016 et 2025, ce qui représente plus du double de la moyenne des années 1990. C’est le secteur de la construction qui est le plus touché, avec environ 62 % de ces pertes.
En 2025, cette réduction de la capacité de travail se serait traduite par une perte de revenus potentiels de 1,16 milliard de dollars américains, dont 64 % dans la construction.
Recommandation: priorité à la santé
Face à ce qu’ils décrivent comme une urgence sanitaire mondiale, les experts du rapport Lancet Countdown adressent une série de recommandations aux dirigeants politiques.
Ils les exhortent notamment à faire de la santé le pilier central de la lutte contre les changements climatiques.
Selon eux, la réduction de la mortalité ainsi que la préservation de la santé et du bien-être des populations devraient devenir des objectifs prioritaires et des critères essentiels pour mesurer le succès de toutes les initiatives climatiques.
Méthodologie
Pour calculer la mortalité liée au changement climatique, les scientifiques estiment le surplus de mortalité causé par le changement climatique par rapport à un monde sans réchauffement.
Ils comparent donc un scénario factuel à un scénario contrefactuel.
Le scénario factuel correspond à la mortalité observée dans le climat réel actuel et le scénario contrefactuel réfère à la mortalité estimée dans un monde où le changement climatique provoqué par l’humain n’aurait pas eu lieu.
En faisant la différence entre ces deux scénarios, on obtient une estimation du nombre de décès attribuables au réchauffement d’origine humaine.

