La guerre commerciale n’est pas la seule source d’incertitude pour l’économie canadienne. La hausse des taux d’intérêt observée dans le marché obligataire pourrait également exercer une pression sur la croissance, selon des experts.
«Ce n’est pas une bonne chose pour l’économie canadienne, estime l’économiste principal chez Financement agricole Canada (FAC), Krishen Rangasamy, en entrevue. On pense que ça va affecter la croissance du PIB, qui était déjà faible en passant.»
Une augmentation des taux d’intérêt des obligations entraîne une hausse des coûts de financement pour les gouvernements et les entreprises. Les mouvements du marché obligataire ont aussi un effet d’entraînement sur les prêts hypothécaires et les emprunts bancaires des ménages et des petites entreprises.
Le taux des obligations de dix ans du gouvernement fédéral est passé de 3,42 % à la fin de l’année dernière à 3,81 % à la fermeture des marchés mardi.
La dette du gouvernement américain a encore plus attiré l’attention des investisseurs dans les dernières semaines.
À la fin de l’année dernière, le taux d’intérêt des obligations dix ans du gouvernement américain était de 4,18 %. Ce taux a monté jusqu’à 4,80 % à la fermeture des marchés, mardi.
La hausse reflète les pressions inflationnistes qui «ne sont pas tout à fait parties», explique en entrevue le premier directeur de la modélisation et des prévisions économiques à la Banque Scotia, Olivier Gervais.
Il évoque le conflit en Iran, qui a entraîné une augmentation des prix du pétrole. «Les marchés ont réalisé que la Fed (Réserve fédérale) et la Banque du Canada pourraient augmenter leurs coûts.»
D’autres facteurs expliquent aussi pourquoi les investisseurs réclament de meilleurs taux pour acheter la dette des gouvernements, avance M. Rangasamy.
La demande de financement dans le marché obligataire a augmenté avec le développement de l’intelligence artificielle, qui nécessite d’importants investissements dans les infrastructures, notamment pour la production d’électricité.
Les gouvernements, pour leur part, continuent d’accumuler les déficits budgétaires. «Ça fait monter les taux parce qu’il y a une compétition pour obtenir du financement», explique l’économiste de FAC.
La dette américaine
La situation budgétaire aux États-Unis amène également les détenteurs d’obligations à demander une prime de risque plus élevée, selon M. Rangasamy. Le déficit budgétaire américain représente 6 % de son économie. «Il n’y a pas de plans pour redresser la barre.»
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a d’ailleurs adopté une approche interventionniste récemment afin de contenir la hausse des taux, ce qui a déplu aux marchés, estime l’économiste.
La «maison est en bien meilleur ordre» au Canada, mais le marché obligataire américain conserve une grande influence sur le marché canadien, ajoute l’économiste chez Banque Nationale, Matthieu Arseneau, au bout du fil.
«À partir du moment où la prime à terme monte pour un gros joueur comme les Américains, bien elle monte pour les autres économies», explique M. Arseneau.
L’habitude des taux bas
Les taux des obligations de dix ans du gouvernement canadien peuvent sembler relativement modestes lorsqu’on les compare aux taux de 5 % à 6 % du début des années 2000, ou même aux taux supérieurs à 10 % au tournant des années 1980.
La comparaison est imparfaite, nuance M. Arseneau. Les ménages et les entreprises se sont habitués aux niveaux plus bas des taux des dernières années. «Les points de départ sont importants», souligne-t-il.
L’économiste de la Banque Nationale donne l’exemple des ménages qui ont contracté un prêt hypothécaire «à rabais» en 2021. Au renouvellement en 2026, la différence des paiements mensuels est notable, même si les taux restent inférieurs à la moyenne historique.
La hausse des taux «n’est pas fulgurante», nuance toutefois M. Gervais. «C’est une augmentation qui reflète des conditions économiques assez normales.»
«Il n’y a rien nécessairement d’alarmant là-dedans, enchaîne-t-il. Je pense que ça reflète qu’il y a des tensions inflationnistes et que la banque centrale va devoir y faire face.»
La tendance inquiète toutefois M. Rangasamy. «La mauvaise nouvelle, c’est que ce n’est pas clair que ça arrête là.»
Il souligne qu’il a révisé régulièrement ses prévisions, car le marché obligataire réagit plus rapidement qu’anticipé. «On ne serait pas surpris si les taux continuaient d’augmenter.»

