L’alcool intéresse de moins en moins les Québécois, et ils en consomment moins. Ça n’a pas empêché l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) de lancer lundi, dans sa mission de promotion des produits d’ici, une nouvelle marque de certification «Bières de micro du Québec» et un nouvel outil de vérification, question de guider les consommateurs de bière dans leur choix.
L’effort est nécessaire pour l’AMBQ. Les microbrasseries québécoises ne sont plus dans leurs belles années de croissance effrénée et des défis importants confrontent l’industrie.
«Nous avons des microbrasseries pour qui ça va actuellement très bien et d’autres pour qui la situation est plus difficile dépendamment du modèle d’affaires, de la présence en région, de la taille, du niveau de maturité, etc.», soupèse la directrice générale de l’AMBQ, Marie-Ève Myrand.
Dans un entretien avec Noovo Info, Mme Myrand a souligné que, si l’industrie des microbrasseries «va relativement bien», elle demeure dans une période de consolidation où les entrepreneurs doivent user d’ingéniosité pour revoir leur marge, réduire les dépenses et réaménager les portefeuilles.
Voici l’état de santé de nos micros québécoises.

Ce n’est plus le boom des années 2010
Pour bien comprendre l’évolution de l’industrie, il faut se rappeler que les microbrasseries ont connu des années de croissance qualifiées d’extraordinaires au début des années 2010.
Ensuite, la pandémie, les changements dans les habitudes de consommation et la crise de l’inflation ont donné du fil à retordre aux microbrasseries.
Et niveau inflation, les soucis sont encore d’actualité. Au Québec, l’inflation s’est établie à 2,9% en mars, après avoir été de 2,8% en février.
«L’argent qui reste dans les poches des consommateurs, une fois qu’ils ont payé l’épicerie, le logement, le transport, etc., est beaucoup plus mince», a expliqué Mme Myrand.
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Des parts de marché en hausse
Selon l’AMBQ, les microbrasseries de la province détiennent environ 15% des parts de marché de ce qui est vendu en «dollars bière» au Québec.
Entre 2015 et 2017, ce pourcentage était d’environ 10 à 11%.
«Les bières de micro ont la cote alors que les gens veulent de plus en plus boire local», a commenté Isabelle Dupuis, cheffe propriétaire de la Microbrasserie Le Presbytère à Saint-Stanislas, en Mauricie, soulignant que l’esprit communautaire entre aussi en jeu.
«Les microbrasseries achètent chez les petits producteurs, les gens sont conscientisés à ça. Les gens savent que le dollar qu’ils vont investir pour acheter un produit dans une microbrasserie va retourner dans la communauté», a-t-elle expliqué.
La plus grande part de marché est détenue par de grands brasseurs comme Labatt, Molson et Sleeman. Les microbrasseries doivent aussi concurrencer des produits d’importations.

Si les produits de microbrasseries sont habituellement disponibles dans des points de vente locaux et auprès de détaillants spécialisés, ils sont aussi de plus en plus nombreux à faire leur apparition sur les tablettes et dans les réfrigérateurs des détaillants de grande surface.
La Société des alcools du Québec (SAQ) présente sur son site web une vingtaine de bières québécoises.
«La collaboration entre les microbrasseurs et les producteurs donne accès à des produits pour créer des bières originales. En plus, au Québec, on est créatif, on a un beau terrain de jeu pour faire de beaux produits», a souligné Isabelle Dupuis, de la micro Le Presbytère.
Une dizaine de fermetures... mais 25 ouvertures de microbrasseries dans les cartons
Selon les statistiques disponibles, ce sont environ une dizaine de microbrasseries qui ont fermé leurs portes en 2025 au Québec, notamment en Estrie, à Montréal et en Montérégie, et ce pour une multitude de raisons.
Malgré tout, l’Association des microbrasseries du Québec détient à l’heure actuelle 25 permis pour l’ouverture éventuelle de microbrasseries.
Si ce ne sont pas l’ensemble des dépôts de permis qui se traduisent par des ouvertures, Marie-Ève Myrand estime que plusieurs projets de microbrasseries ont leur place.
«De notre point de vue, pour des modèles d’affaires de vente sur place, de distribution très locale avec un produit niché, qui offre une expérience à valeur ajoutée, il reste assurément de la place», a-t-elle partagé.
Isabelle Dupuis pense aussi que le marché des microbrasseries n’est pas saturé au Québec.
«C’est le fun d’arriver dans une petite municipalité où on peut trouver un endroit qui est agréable», a-t-elle souligné ajoutant que les microbrasseries travaillent aussi à mettre en valeur les produits de leur localité ou région.
«Lorsque des gens sont en voyage, dans les circuits touristiques, ils pensent à visiter une microbrasserie pour trouver des produits brassicoles intéressants, mais aussi pour découvrir l’alimentation autour de tout ça», a commenté la cheffe propriétaire de la Microbrasserie Le Presbytère, qui constate qu’il y a beaucoup de diversité».
«Il y en a pour tous les goûts. C’est une bonne chose que chaque municipalité ait un ambassadeur au niveau des bières.»
— Isabelle Dupuis, cheffe propriétaire de la Microbrasserie Le Presbytère
Baisse de l’intérêt pour l’alcool: une opportunité plus qu’un obstacle?
Les habitudes de consommation d’alcool des Québécois et des Québécoises ont changé dans les dernières années alors que des statistiques démontrent une consommation en baisse et un intérêt plus marqué pour les produits faible en alcool ou sans alcool.
Globalement, des données récentes de Statistique Canada montrent que les magasins d’alcool ont enregistré une baisse de 1,6 % de leurs ventes en 2025.
Différents spécialistes attribuent cette baisse à une prise de conscience des gens vis-à-vis leur santé et au problème d’accessibilité financière.
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Toujours selon Statistique Canada, en 2015, 23% des personnes de 12 ans et plus au Canada avaient déclaré n’avoir consommé aucune boisson alcoolisée au cours des 12 mois précédents et, en 2024, cette proportion s’élevait à 29 %.
Selon Marie-Ève Myrand, cette tendance a poussé certaines microbrasseries à orienter leurs décisions d’affaires et leur développement de produits, mais le tout sans grande surprise.
«Ça fait longtemps que les microbrasseries sont dans un esprit “boire moins, boire mieux”», rappelle la DG de l’AMBQ. «Ils veulent offrir une expérience gustative intéressante avec un produit et non pas de le consommer pour l’effet nécessairement.»
Mme Myrand estime que les microbrasseries du Québec offrent un bel éventail de produits à faible teneur ou sans alcool et que les gens auraient tout intérêt à les découvrir. «Il ne faut pas que ce soit une punition de boire une bière sans alcool, elle doit être intéressante au goût et les microbrasseries c’est un pari qu’elles remportent. Il y a de belles découvertes à faire.»
À l’assaut des marchés publics
L’AMBQ milite depuis plusieurs années auprès du gouvernement du Québec afin que les règles régissant les marchés publics de la province soient revues afin de permettre aux microbrasseurs d’être présents dans ces lieux de vente, comme le sont les producteurs de vins ou de cidres artisanaux.
«Le contact avec le consommateur, il est important pour nous», commente la DG, Mme Myrand. «Pour nous, ça ne fait pas de sens qu’on ne puisse pas être dans ces lieux-là.»
Une vision que partage Isabelle Dupuis.
«C’est presque inconcevable qu’en 2026 ça ne soit pas déjà instauré», a-t-elle affirmé en entrevue avec Noovo Info. «On travaille directement avec des petits producteurs, des maraîchers – ça va d’emblée directement en lien avec les marchés publics»
Mme Dupuis souhaite que le gouvernement du Québec bouge rapidement. «Je ne peux pas croire que ça ne verra pas le jour, et bientôt, on ne parle pas d’un futur lointain, il faut que ça se réalise pour cet été.»
D’autres provinces du Canada permettent aux microbrasseries de vendre leurs produits dans les marchés publics, notamment l’Ontario.
«Il y a tellement de belles microbrasseries à découvrir à travers le Québec dans les styles, dans les expériences», a insisté Marie-Ève Myrand, précisant que le Québec rayonne à l’international grâce à la capacité des microbrasseurs à produire des bières de différends styles et qui intègre des produits du terroir québécois comme des herbes boréales ou des petits fruits.
«On fabrique des produits qui font l’envie de d’autres aux quatre coins du monde», souligne-t-elle.
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Notons que le gouvernement du Québec a annoncé en mars dernier qu’il procédera à des consultations afin de moderniser le cadre légal québécois en matière de boissons alcooliques. Des rencontres doivent avoir lieu à Québec, à Montréal et en Estrie.
Les changements toucheront la Loi sur la Société des alcools du Québec (SAQ), la Loi sur les permis d’alcool, et la Loi sur les infractions en matière de boissons alcooliques.

