Lorsque la Compagnie de la Baie d’Hudson a définitivement fermé ses grands magasins l’année dernière, elle a laissé vacant un titre prestigieux: celui de plus ancienne entreprise du Canada.
Mais comme l’a découvert La Presse Canadienne au cours de l’année écoulée, il n’est pas évident de déterminer quelle entreprise mérite désormais ce titre.
En effet, la plupart des prétendants ont été créés plusieurs décennies après la Compagnie de la Baie d’Hudson, fondée en 1670, et ont connu des ventes, des fusions, des fermetures et des renaissances.
Parmi les prétendants au titre de successeur de la Compagnie de la Baie d’Hudson figurent deux journaux fondés à Québec et à Halifax, des marques canadiennes de renom comme Molson Coors, ainsi que la Compagnie du Nord-Ouest, un ancien négociant en fourrures racheté par la Compagnie de la Baie d’Hudson avant d’être cédé à nouveau plus récemment.
Avec trop de critères et aucune autorité pour décider de ce qui permet ou empêche une entreprise de prétendre au titre de plus ancienne entreprise du Canada, les experts estiment qu’il est trop difficile de désigner une seule entreprise qui devrait obtenir ce titre.
«Il y a plusieurs façons d’aborder la question», a déclaré Dimitry Anastakis, un historien de l’Université de Toronto, qui mène des recherches sur le sujet avec la chercheuse Joanne Archibald. «Cette notion de la plus ancienne entreprise canadienne est un peu floue.»
Si une entreprise candidate a fermé ses portes puis a rouvert plus tard, doit-elle être exclue de la course? Si elle a fusionné avec une autre entreprise, son nouveau propriétaire peut-il revendiquer comme sienne l’année de fondation de l’ancienne entreprise ? Si elle opère au Canada et est cotée à la Bourse de Toronto mais a été vendue à un propriétaire américain, compte-t-elle toujours?
Ce n’est pas comme s’il existait une autorité pour désigner une entreprise comme étant la plus vieille, dit M. Anastakis.
Un concurrent
Étant donné que La Baie d’Hudson a détenu ce titre pendant si longtemps, il est logique de commencer par son ancien plus grand concurrent: la Compagnie du Nord-Ouest, aujourd’hui uniquement connu sous son titre anglais, la North West Co.
Bien qu’elle ne soit plus une société de commerce de fourrures, cette entreprise dont les racines remontent au XVIIIe siècle exploite aujourd’hui de nombreuses chaînes, notamment Tigre Géant.
Le site internet de l’entreprise indique qu’elle a été fondée en 1779 à Montréal par des Écossais nouvellement arrivés. Ils ont porté leurs embarcations, pagayé à travers des rapides tumultueux et persévéré pendant des hivers rigoureux, finissant par devenir une telle menace pour La Baie d’Hudson que leur rivalité a dégénéré en violence.
Mais la North West pourrait ne pas être en lice pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle a fusionné avec la Baie d’Hudson en 1821 avant de redevenir indépendante en 1987, lorsque des investisseurs l’ont rachetée. Ceux-ci ont relancé l’entreprise sous le nom de North West Co. dans les années 1990.
Michael Dove, directeur du département d’histoire publique à l’Université de Western Ontario, souligne que la Halifax Gazette, fondée en 1752, est encore plus ancienne.
Cependant, on pourrait faire valoir que le journal est disqualifié, car il n’est plus vraiment une entreprise. Vers 1867, il est passé sous le contrôle du gouvernement. Aujourd’hui, il est connu sous le nom de la Royal Gazette, une publication que la Nouvelle-Écosse utilise pour publier les textes législatifs.
À la vôtre!
M. Dove a également vu des suggestions selon lesquelles deux entreprises liées à l’alcool — une taverne de Nouvelle-Écosse et le géant de l’alcool Molson Coors — pourraient être les plus anciennes entreprises canadiennes, mais il y a des raisons d’écarter ces deux candidates.
Molson a vu le jour sur les rives du fleuve Saint-Laurent en 1786 et reste bien connue pour ses marques de bière populaires et ses parrainages sportifs lucratifs. Toutefois, le brasseur a fusionné avec la société américaine en 2005. Cette opération a réparti son siège social entre le Colorado et Montréal, et ses actions sont cotées à la fois sur les bourses canadiennes et américaines.
Il y a ensuite le Split Crow, un bar de Halifax qui se présente comme «la taverne originale de la Nouvelle-Écosse». On le croit parfois beaucoup plus ancien qu’il ne l’est en réalité, car il tire son nom d’un pub du XVIIe siècle.
Le Spread Eagle a ouvert ses portes en 1749, vraisemblablement sous la première licence d’alcool délivrée en Nouvelle-Écosse. Il a été nommé d’après les armoiries allemandes, mais a été affectueusement surnommé le Split Crow et est considéré comme le lieu présumé de la première accusation de meurtre de la province, après qu’une bagarre entre deux marins eut tourné au drame l’année de la fondation du pub.
Mark Galic, propriétaire de l’actuel Split Crow, est certain que son pub n’est pas concerné, car il a ouvert ses portes en 1979.
«Je ne sais pas quand le bar d’origine a fermé, mais il y a probablement plus de 200 ans d’écart entre les deux», souligne M. Galic dans un courriel adressé à La Presse canadienne.
Lorsque la Presse canadienne a demandé au ministère de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, qui supervise le registre des entreprises du pays, quelle entreprise il considérait comme la plus ancienne, celui-ci a renvoyé la question à Bibliothèque et Archives Canada.
Virtue Tran, bibliothécaire de référence à la Bibliothèque et aux Archives du Canada, a déniché quelques prétendants.
Le plus ancien est le Quebec Chronicle-Telegraph, qui reste l’un des plus anciens journaux du continent.
Il a vu le jour sous le nom de Gazete de Québec, un hebdomadaire bilingue fondé par William Brown et Thomas Gilmore, le 21 juin 1764.
Les deux hommes publiaient un journal de quatre pages, au format 35,5 cm sur 24 cm. Les premières pages étaient divisées en deux, avec les actualités en anglais à gauche et les traductions en français à droite. Les pages suivantes étaient principalement consacrées à la publicité.
Les deux hommes étaient des imprimeurs, pas des journalistes, et ils ne disposaient pas d’une équipe de reporters ; leurs premières éditions reprenaient donc le contenu de publications britanniques, comme l’a écrit l’historien Charles André Nadeau dans une chronique publiée par le journal à l’occasion de son 250e anniversaire.
Aujourd’hui, c’est davantage un journal communautaire, qui couvre l’actualité locale et le sport, critique des pièces de théâtre et publie des nécrologies. Il a abandonné le bilinguisme et affirme que, depuis 1925, il est le seul journal de langue anglaise publié dans la région de Québec, majoritairement francophone.
À l’instar des autres prétendants au titre de plus ancienne entreprise, son parcours n’est pas sans taches. Il a cessé de paraître au moins deux fois : une fois en réaction au Stamp Act de 1765, qui fut finalement abrogé, et une autre fois lors du siège de Québec par les troupes américaines au milieu des années 1770.
Il a fusionné avec le Morning Chronicle en 1874 et avec le Daily Telegraph en 1925, changeant plusieurs fois de nom, pour finalement devenir un journal exclusivement anglophone.
Il a également connu une multitude de propriétaires au cours de ses 262 ans d’existence, notamment le magnat de la presse Roy Thomson et, plus récemment, le magnat ontarien du logement étudiant Ray Stanton.
Ruby Pratka, rédactrice en chef du journal, reconnaît qu’il ne lui est vraiment pas venu à l’esprit que la publication puisse désormais être la plus ancienne entreprise du Canada. Si c’était le cas, ce serait «incroyable», ajoute-t-elle.
D’autres pourraient envier l’entreprise.
«Être la plus ancienne entreprise du pays confère un peu plus de crédibilité», soutient Mme Anastakis.
Mais si l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson nous a appris quelque chose, c’est que rien ne dure éternellement. Les entreprises vont et viennent sans cesse, et une histoire prestigieuse ne suffit pas à les maintenir en vie.
Le secteur de la presse écrite le sait mieux que quiconque. Le nombre de publications papier au Canada n’a cessé de diminuer à mesure que les habitudes de lecture se sont déplacées vers l’internet, où beaucoup hésitent à payer pour s’informer et où certaines plateformes ont bloqué l’accès aux médias d’information.
Pour l’instant, le Quebec Chronicle-Telegraph poursuit son chemin.
«Nous continuons simplement à faire ce que nous faisons, dit Mme Pratka. Et nous espérons pouvoir le faire encore pendant un certain temps, au moins.»

