Le fromage est de nouveau au cœur des débats dans le cadre du différend commercial entre le Canada et les États-Unis.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
Alors que les responsables s’efforcent de réduire les droits de douane sectoriels sur l’acier et l’aluminium canadiens, les États-Unis souhaitent que le Canada modifie ses règles strictes en matière d’importation de fromage, ce contre quoi un économiste agricole canadien met fortement en garde.
«Ce n’est pas dans l’intérêt du Canada», explique Al Mussell, éminent économiste agricole et analyste politique canadien.
Le mois dernier, le président américain Donald Trump a signé un décret menaçant d’imposer des droits de douane de 50 % sur le secteur laitier canadien; ces droits font actuellement l’objet d’une suspension de trois jours pendant que les négociations se poursuivent.
M. Mussell explique que les États-Unis souhaitent exercer un plus grand contrôle sur les acteurs autorisés à accéder directement aux détaillants canadiens, afin de pouvoir exporter certains de leurs produits haut de gamme au Canada.
«Bien sûr, ce n’est pas ainsi que fonctionne notre système», dit-il, ajoutant que permettre cela menacerait les transformateurs canadiens et compliquerait le système national de répartition du lait cru.
Le Canada accorde actuellement l’accès aux quotas d’importation de produits laitiers principalement aux transformateurs, tandis que les détaillants en sont exclus en vertu de l’ACEUM. Les États-Unis soutiennent que cette restriction crée des conditions de concurrence inéquitables, car les détaillants se voient accorder cet accès en vertu de l’accord commercial du Canada avec l’Union européenne.
L’administration américaine affirme que « le Canada exerce une discrimination à l’égard du commerce des États-Unis par le biais des mesures d’attribution de contingents tarifaires imposées aux fromages américains de tous types ».
Le Canada et les États-Unis se sont déjà affrontés à ce sujet
Le différend concernant l’accès aux contingents laitiers canadiens n’est pas nouveau.
Les États-Unis ont d’abord lancé un différend officiel en vertu de l’ACEUM, faisant valoir que le système canadien d’importation de produits laitiers excluait les producteurs américains, car il accordait la quasi-totalité de ses permis d’importation aux usines laitières nationales.
Après qu’un groupe spécial a statué que cette pratique était inéquitable, le Canada a modifié les règles pour permettre à d’autres entreprises du secteur laitier, comme les distributeurs, d’obtenir également ces permis. Cependant, les détaillants restent exclus.
Lorsque les États-Unis ont de nouveau contesté le Canada, faisant valoir que les détaillants devraient eux aussi bénéficier d’un accès direct, le groupe spécial a donné raison au Canada, estimant que celui-ci respectait l’ACEUM.
M. Mussell estime que le fait que les États-Unis continuent de faire pression sur cette question malgré cette décision n’est pas de bon augure.
«Je pense que cela va bien au-delà du fromage ou des produits laitiers», dit-il.
«Lorsque le président peut intervenir et proférer des menaces qui vont à l’encontre d’une décision rendue par le groupe spécial d’arbitrage en vertu de l’ACEUM… c’est vraiment inquiétant.»
— Al Mussell, économiste
Que se passerait-il si les détaillants obtenaient un accès accru?
M. Mussell affirme que le fait d’accorder un accès direct aux détaillants en épicerie n’augmenterait pas la quantité totale de fromage américain entrant au Canada, puisque le contingent est déjà pratiquement épuisé, mais cela pourrait détourner les ventes au détriment des fabricants canadiens.
Il ajoute que cela pourrait également compliquer le système de gestion de l’offre du Canada, car le lait cru est attribué aux usines de transformation selon un système réglementé.
«Cela pourrait coûter cher à l’industrie laitière canadienne», dit-il.
M. Mussell met également en garde contre le fait que donner aux détaillants en épicerie un accès plus direct aux importations pourrait renforcer leur position de négociation face aux fournisseurs laitiers canadiens.
«C’est un peu comme si on leur donnait des armes pour influencer le type de relations qu’ils peuvent entretenir avec leurs fournisseurs laitiers», explique-t-il.
«Notre souveraineté alimentaire nationale n’est pas négociable»
En réponse à la menace de droits de douane, une lettre conjointe des Producteurs laitiers du Canada et de l’Association canadienne des transformateurs laitiers, publiée la semaine dernière, exprimait la déception de voir le secteur laitier entraîné une fois de plus dans un différend commercial.
«Notre souveraineté alimentaire nationale n’est pas négociable», a soutenu David Wiens, président des Producteurs laitiers du Canada.
«Il est également clair que les Canadiens croient en l’importance de contrôler notre approvisionnement alimentaire et de veiller à ce que le solide secteur laitier canadien ne soit pas compromis.»
Les relations commerciales dans le secteur laitier «favorisent déjà massivement les États-Unis», a dit Mathieu Frigon, président de l’Association des transformateurs laitiers du Canada.
«Les exportations de produits laitiers américains vers le Canada dépassent de loin les exportations canadiennes vers les États-Unis, de plus de 600 millions de dollars par année, et ont augmenté de plus de 150 % depuis l’entrée en vigueur de l’ACEUM», a déclaré M. Frigon.
Qu’en est-il de la qualité des produits laitiers américains?
Al Mussell affirme que même si davantage de lait américain entrait au Canada, il existe une différence majeure entre les normes de qualité des produits laitiers canadiens et américains.
«On pourrait avoir du lait expédié sous la cote américaine de Grade A qui ne serait vendable dans aucune province du Canada», dit-il.
De plus, il ajoute qu’une quantité importante de lait américain ne répond même pas à sa propre norme de Grade A.
«Est-ce que ce produit, fabriqué à partir de ce lait, est exporté vers le Canada? Nous ne le savons pas. Ils ne l’indiquent pas sur l’étiquette. Nous n’avons aucun moyen de le savoir», explique M. Mussell.
Il précise que le financement fédéral destiné aux laboratoires chargés de surveiller le système américain d’analyse du lait a pris fin l’an dernier.
«Quelle est la nature de la sécurité et de la qualité des produits que nous recevons des États-Unis? Je ne crois pas que nous ayons de réponse à cette question, et c’est préoccupant», souligne l’économiste.

